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Articles avec #fantaisie tag

UN TRAIN EN HIVER

Publié le par Marie Célanie

Depuis plus de trois quarts d'heure, il attendait sur le quai de la gare.

De temps en temps, un haut parleur annonçait que le train était retardé.

Il faisait très froid et les conditions météorologiques ralentissaient le trafic ferroviaire de toute la région.

C'est vrai qu'il neigeait depuis la veille. Une neige obstinée qui nappait toute chose de blancheur.

Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas fait aussi froid durant le mois de janvier. Le réchauffement climatique, bien sûr.

Le ciel restait blanc et bas, n'annonçant aucune amélioration.

Mais il devait partir, coûte que coûte. son billet était payé, son hôtel réservé, impossible de reculer. Enfin, le train entra en gare!

Il rejoignit sa place et s'installa avec quelques journaux, son lecteur MP3 à l'oreille, son téléphone à portée de main. Et attendit.

Le train ne démarrait pas. Habituellement la halte en gare n'excédait pas 10 minutes. Une demi-heure passa.

Enfin un haut-parleur grésilla:

"Mesdames, Messieurs, votre attention, s'il vous plaît. Notre train va repartir, il desservira toutes les gares jusqu'à Paris Austerlitz. Attention à la fermeture automatique des portes.

Mesdames, Messieurs, merci de votre compréhension."

Déjà plus d'une heure de retard! A quelle heure allait-il arriver à Paris?

Le train roulait lentement, traversant un paysage fantomatique, noyé dans la neige. Les bruits étaient comme amortis.

Il s'étira pour s'installer confortablement et regarda autour de lui. Peu de voyageurs avaient osé braver les intempéries. Cette ligne était négligée par la SNCF: pas de TGV flambants neufs ici, mais des trains un peu plus anciens, un peu plus lents. Les trajets comptaient de nombreux arrêts et les banquettes avaient connu des jours meilleurs.

Le train ralentit encore et s'arrêta dans une petite gare, arrêt complètement imprévu.

Peu de voyageurs montèrent, pourtant la halte se prolongea une grande demi-heure. Aucune explication ne fut donnée, ni pour l'arrêt, ni pour le départ.

Il commençait à s'inquiéter. S'ils devaient s'arrêter de cette façon dans toutes les gares du parcours, ils y seraient encore demain matin!

D'habitude, le mouvement du train le berçait et l'endormait assez facilement : sachant qu'il allait jusqu'au terminus, il n'avait pas à se préoccuper de guetter sa gare de destination.

Mais aujourd'hui, impossible. Il regardait par la fenêtre, la neige tombait toujours, et il faisait sombre tout à coup.

Et le train était si lent!

Les autres voyageurs avaient, eux aussi, l'air mal à l'aise, le nez sur la vitre, s'agitant sur leurs banquettes.

Il était midi, et ils n'avaient pas fait cent kilomètres!

Il sortit le sandwich et la bouteille d'eau qu'il avait préparés et essaya de déjeuner. Il mâchait machinalement, sans appétit.

Pourtant, il avait mis beaucoup de soin à préparer ce sandwich. Il avait d'abord acheté une baguette croustillante. il avait essayé le pain de mie, le pain de campagne, rien ne valait une baguette. Il en avait pris la moitie, et après l'avoir fendue en deux, il avait généreusement tartiné de beurre les deux côtés du sandwich. Venait ensuite le choix difficile de la garniture: saucisson, jambon, pâté ou rillettes? Il avait finalement opté pour du saucisson Avec des cornichons. Il n'aimait pas trop les sandwiches avec de la salade, des tomates ou de la mayonnaise. A un moment ou à un autre un des éléments s'échappait et tombait sur sa chemise ou son pantalon. Donc saucisson.

Mais il était inquiet. Il craignait un nouvel arrêt du train qui le ralentirait encore.

Ce qui ne tarda pas à se produire: grinçant, sifflant, hoquetant, le train s'arrêta.

La voix désincarnée du haut-parleur se manifesta de nouveau: "Mesdames, Messieurs, notre train est arrêté en rase campagne. Ne descendez pas des voitures, ne descendez pas sur les voies sans y être invité par un agent de la SNCF. Merci de votre compréhension"

C'était le bouquet! Arrêté au milieu de nulle part, et la neige qui continuait à tomber! Il voulut envoyer un message de son portable : pas de réseau! Quelle poisse!

Il pensait à sa femme qui devrait déblayer seule l'entrée et répandre le sel sur le chemin qui menait au garage. D'habitude, c'est lui qui s'en chargeait. Voyant cette neige, il aurait dû repousser ce voyage.

Il essaya encore d'appeler, mais le téléphone resta muet.

Le train était parfaitement immobile et silencieux. Il lui semblait que la lumière diminuait à l'intérieur du compartiment. Dehors, la neige tombait et il faisait sombre. Quand il ne neigerait plus, sous le soleil retrouvé, la luminosité serait insoutenable, mais là, la pénombre s'installait.

Il sentait le froid augmenter progressivement. Il remuait les pieds et se frottait les mains pour se réchauffer. Mais le froid gagnait.

"Je peux m'asseoir à côté de vous?"

La femme qui lui parlait n'était plus toute jeune, mais pas encore vieille. Comme lui, en somme. Elle semblait frigorifiée.

" Je vous en prie"

Elle s'assit doucement et lui montra la fenêtre "Quel temps, n'est-ce pas? Est-ce que vous aussi, vous avez froid?"

"Oui, je crois que je vais faire comme vous et remettre mon manteau et mes gants" Ce qu'il fit.

On ne voyait plus très clair, maintenant. A l'intérieur la lumière était réduite au minimum, à l'extérieur, la nuit tombait. Pourtant, il n'était que 15 heures.

Cependant, autour du train une sorte de halo se maintenait. Un couloir lumineux au-delà duquel on devinait quelques buissons couverts de neige.

Un hurlement les fit sursauter, un cri, comme on dit dans les romans, à vous glacer les sangs. Au même instant, une énorme secousse ébranla le train. Quelques sacs tombèrent des filets au-dessus des sièges. Puis tout se calma.

"Qu'est-ce que c'était?" Les voyageurs, effarés, égarés, s'interrogeaient "Vous avez vu quelque chose?" Mais non, personne n'avait rien vu.

La secousse se reproduisit, brutale, violente, terrifiante. Il pensa fugitivement au film Jurassic Park où une voiture se faisait méchamment bousculer par un dinosaure. Un Tyrannosaure Rex, croyait-il se souvenir. Mais, bon, peu de chances qu'un dinosaure ait ressuscité pour secouer le train.

Que pouvait-il bien se passer? Pas un autre train qui aurait embouti le sien, le choc aurait été bien plus violent. Quoique, qu'en savait-il au fond? Quelque chose secouait le train.....

La femme lui prit le bras "Regardez" et elle lui montrait la fenêtre d'un doigt tremblant "Vous les voyez?" Elle semblait terrorisée. Ce qu'il vit fit remonter en lui toutes les terreurs ancestrales.

"Les loups"

Il y en avait six sur le côté droit du train et cinq de l'autre. Assis, immobiles, ils montaient la garde. Noires silhouettes sur la neige blanche. Comme s'ils l'avaient perçu, ils tournèrent vers lui leurs gueules aux yeux jaunes.

L'un d'eux étira son museau vers le ciel et hurla, bientôt suivi par les autres. Un concert diabolique qui les frappaient de stupeur.

La femme lui prit la main dans une recherche dérisoire de protection.

"Ce sont ....des loups" Il s'efforça de retrouver son calme: impossible qu'il y ait des loups dans le coin. Ils avaient été impitoyablement exterminés et chassés, d'abord dans les montagnes, puis encore plus loin, au siècle dernier. Quelquefois on entendait parler d'un loup qui s'égarait venu d'Italie ou d'Espagne. Mais pas de meutes comme celle-ci. Complètement impossible. ou bien, ils s'étaient échappés d'un zoo. Mais lequel? Il n'y en n'avait pas à moins de 300km. Ce devait être de gros chiens errants. De ceux que leurs maîtres abandonnent sur la route en partant en vacances. Oui. Des chiens. Voilà ce sont des chiens. Errants.

Elle le regarda " Je ne crois pas, non."

La secousse se reproduisit, plus violente encore. Et les loups, dehors, hurlèrent longuement en courant le long du train. Puis ils reprirent leurs positions, attentifs; semblant guetter. Mais quoi?

Dans le train, les voyageurs étaient pétrifiés.

Soudain, les loups s'ébrouèrent, baillèrent, s'étirèrent et s'enfuirent en galopant. Ils avaient disparu quand retentit un dernier hurlement. puis le silence se fit.

Dehors la nuit était tombée et on ne voyait plus rien. dans le train, la lumière revint lentement.

"Mesdames, Messieurs, votre attention, s'il vous plait. Notre train va repartir. Attention à la fermeture automatique des portes. Merci de votre compréhension"

Le train se remit en marche, lentement à travers la campagne enneigée.

Ils n'avaient fait que la moitié du chemin et il était déjà 16h. Ils auraient dû arriver à Paris à 18h36, ils n'y seraient pas avant 21h40.

Il jeta un coup d'œil à son portable. il y avait de nouveau du réseau. Il pensa appeler. Mais qui croirait à cette histoire? Lui-même se demandait s'il n'avait pas rêvé.

La femme se tourna vers lui "Je m'appelle Annie, et vous?" "Charles"

"Charles, je n'y comprends rien. Que s'est-il passé?"

"Rien, il ne s'est rien passé, Annie"

Alors, elle lui demanda, curieusement " Vous croyez en Dieu?" "Non, pourquoi?"

"Parce que si les démons existent, alors Dieu aussi"

Il la regarda un long moment. Dehors, il faisait nuit noire et le train avait repris une vitesse normale.

"Des démons? C'est ce que vous croyez? Moi, j'ai pensé à un Tyrannosaurus rex"

Elle resta silencieuse un instant avant d'éclater de rire " Un Tyrannosaure! Un Tyrannosaure"

Le rire chassa la peur. Mais au fond de lui, il continuait à se demander quel pouvait bien être le sens de ce qu'ils avaient vécu.......

 

©Marie Célanie

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LE BANC, LA VIEILLE, LE ROGER, LE CHAT ET LE CHEMIN

Publié le par Marie Célanie

10h. Juste à l'heure. Elle s'assit sur le banc, appuya son dos au dossier et regarda la mer.

La mer était un spectacle dont elle ne se lassait pas.

La longue plage s'étendait devant elle. Le sable...Les vagues étaient faibles mais il y avait l'odeur salée et humide.

Elle se carra un peu plus contre le dossier, les yeux fermés, respirant profondément les effluves chauds et salés.

Elle resterait sur le banc jusqu'à 11h. Comme promis.

Elle était arrivée samedi et on était lundi. Deuxième journée au bord de la mer. Deuxième journée à venir s'asseoir sur ce banc, le matin à 10h, jusqu'à 11h.

Elle avait trouvé une chambre près du port de pêche, dans la vieille ville, négligeant les magnifiques hôtels avec piscine, et tout le reste, qui bordaient les plages.

Son hôtel, petit et vieillot, offrait le confort nécessaire et suffisant. Sa chambre donnait sur la mer, de loin, par dessus les toits, mais elle entendait le bruit du ressac, la nuit.

La saison n'avait pas vraiment commencé et les touristes étaient peu nombreux. Les plages ne se remplissaient que le samedi et le dimanche. Aujourd'hui, on ne voyait personne ou presque. Et c'était très bien ainsi. Le matin, elle prenait son petit déjeuner à l'hôtel, puis elle venait s'asseoir sur le banc. A une époque, c'était leur banc. Ils s'y asseyaient toujours au cours de leurs promenades.

Deuxième jour. Elle se rendait compte que venir ici chaque jour, pendant une semaine, allait être éprouvant. Mais elle avait promis.

Le banc frémit soudain: quelqu'un venait de s'asseoir.

Son cœur battit plus vite et elle se tourna sur sa droite. Déçue, elle découvrit une vieille petite dame qui lui souriait de toutes ses rides. Elle lui rendit son sourire, espérant ainsi la décourager. Mais la vieille s'installait confortablement, les mains posées sur son vieux sac.

"Je vous regarde faire. Pourquoi venez-vous sur ce banc à 10h du matin, pour y rester toute seule et tristounette? Vous attendez quelqu'un?"

Pourquoi lui répondit-elle? alors qu'elle voulait rester seule? Elle ne se l'expliquerait jamais. Mais c'est ainsi que tout commença.

"En quelque sorte, oui. J'attends quelqu'un"

"Un homme, bien sûr?"

"Oui...bien sûr" reconnut-elle avec un petit rire gêné.

"Ah...et...il va venir?"

"Je ne crois pas, non. Mais comme j'ai promis de l'attendre, ici, je l'attends"

"Les promesses...oui, cela vous engage, n'est-ce pas? Mais, pourquoi ici, sur ce banc, il y a une raison?"

Alors, elle lui raconta. Elle lui raconta l'amour fou qui emporte tout, qui empêche de réfléchir, qui vous jette dans les bras de l'autre avant même de l'avoir voulu. Les émois, les tendresses, les espoirs, les bonheurs. Tout ce qui flambait encore dans sa mémoire. Et puis, le temps qui use, la vie qui va, les jours qui se ressemblent. Les reproches, les chagrins, et le silence. ce terrible silence qui la tuait à petit feu. Alors, elle avait fait un ultime pari : elle avait écrit comme on lance une bouteille à la mer, lui proposant ce rendez-vous."Du 5 au 12, je serai au bord de la mer et je t'attendrai chaque matin, entre 10h et 11h, sur notre banc"

"Et qu'a-t-il répondu?"

"Rien"

"Ah...et vous êtes venue quand même? Parce que, à votre accent, ça se voit que vous n'êtes pas d'ici"

'Oui. c'est bête, hein? Mais j'avais besoin de vacances. Et de voir la mer. Alors, ici ou ailleurs... plutôt ici qu'ailleurs"

"Je comprends, ma belle. Les souvenirs sont forts, n'est-ce pas? Tenez, il est 11h, venez, je vais vous montrer quelque chose."

Et la petite vieille se leva et se mit en marche vers la vieille ville, sans l'attendre, et elle la suivit. Elles cheminèrent toutes deux, pas bien vite, au pas de la vieille, qui connaissait sa ville sur le bout des doigts. Par les ruelles étroites qui montaient vers la colline, elle lui désignait la maison du maire, celle du médecin, du notaire. Elle la fit entrer dans une boulangerie pour acheter un pain à l'huile d'olive.

"Vous verrez, ma belle, si c'est bon"

Elles arrivèrent sur un chemin qui sortait de la ville, passant devant de vieilles maisons aux volets entrebâillés.

"A cause du soleil"

Sur la colline, elle lui montra quelques pans de murs. "Ici, il y avait le château, mais il est si vieux...il n'en reste pas grand-chose. Bientôt plus personne ne s'en souviendra"

"Tu vois, ma belle, ils ont fait cette jolie promenade, là, pour les touristes. Regarde de ce côté, tu vois la mer et les plages, les bateaux de pêche, et de l'autre, là, tu vois la terre, la ville, les étangs et les collines. C'est beau, non?"

Oui, c'était beau, ce paysage sus le ciel bleu. Quelques amandiers en fleurs ponctuaient la promenade.

Elles suivaient le chemin, qui, à présent, descendait vers le port, bordé de très vieilles maisons, basses.

"Ici, c'est le quartier des pêcheurs"

Elle s'arrêta enfin devant une maison aux volets bleus. Quelques pots de fleurs s'épanouissaient, posés sur des chaises, de chaque côté de la porte.

La vieille entra sans frapper, et elle la suivit dans l'ombre de la pièce.

"Oh! Roger! Je t'amène de la visite! Montre-toi!"

Roger se montra, vieil homme débonnaire."Justement, j'avais du poisson, entrez donc"

Elles traversèrent une pièce obscure et sortirent dans le soleil éblouissant du jardin. La table était dressée sous la treille.

"J'apporte le couvert. Asseyez-vous donc"

L'odeur du poisson grillé se répandait en volutes violents. Roger lui servit d'autorité un grand verre de pastis et des olives. La bouteille d'eau fraîche à côté. Il se levait pour surveiller ses poissons. Et puis, il les porta à table, dorés, salés avec des quartiers de citron.

La vieille lui donnait des coups de coude "ton pain à l'huile, sors-le, donc"

Il y avait donc les poissons et le pain, et Roger apporta un plat de tomates et de concombres, à côté il plaça des oignons crus, des anchois, une coupelle de sel et un flacon d'huile d'olive.

Elle dévora le tout. Les deux petits vieux grignotaient en la regardant et en se donnant des nouvelles des uns et des autres.

Roger remplissait son verre d'un rosé glacé qui l'enchantait. Des petits fromages de chèvre, secs, apparurent sur la table et puis des abricots "les premiers, mais mûrs à point, goûte"

Elle goûta. Les abricots lui coulaient sur le menton et elle riait aux éclats...les petits vieux la regardaient et se regardaient en souriant.

Elle accepta le café que Roger lui servit, chaud et parfumé d'un peu de cannelle.

Elle se serait bien endormie, là, dans la chaleur de ce jardin secret. Mais la vielle veillait.

Elle se leva et lui dit " Allons ma belle, tu le retrouveras ton chemin?"

Elle se retrouva dehors et retrouva son chemin. Elle rentra à son hôtel, dans sa chambre et s'endormit, d'un trait. Jusqu'au matin.

Quand elle alla prendre son petit déjeuner, sans réfléchir, elle demanda à l'hôtelier "vous connaissez un endroit où je pourrais manger du poisson frais?" L'hôtelier sourit "Ici. Ce soir, si vous voulez, je vous prépare un plat de poissons grillés; mais, des poissons de roche, hein, pas ceux de l'Atlantique. Et ramenez donc du pain à l'huile"

Après son rendez-vous rituel sur le banc, elle reprit le chemin suivi la veille. Elle aurait voulu remercier Roger et la petite vieille. Alors, le maire, le médecin, le notaire, la boulangerie (où elle acheta le pain à l'huile) le chemin, le château, la promenade, le quartier des pêcheurs. mais impossible de retrouver les pots de fleurs sur les chaises. Il y avait bien une maison qui semblait correspondre, mais si délabrée... Elle avisa une voisine, vêtue de noir "Je cherche la maison de Roger"

"Vous y êtes, ma belle, mais le Roger, ya longtemps qu'il est mort, le pôvre, et la maison et le jardin, ils s'escagassent"

"Mais...je l'ai vu hier, j'ai mangé avec lui et avec une drôle de petite vieille"

"Oui, il revient parfois"

Elle regarda la femme, effarée. Qu'est-ce qu'elle racontait? Une folle!

La voisine lui expliqua gentiment qu'elle pouvait suivre le chemin jusqu'au port et qu'ensuite elle serait proche des plages. Inutile de revenir en arrière.

Le chemin, d'abord bordé de maisons et de jardins, descendait en pente douce vers la mer qu'on voyait miroiter au soleil. Mais peu à peu, la pente devint abrupte et glissante, des jardins, s'échappaient des ronces sauvages qui semblaient la poursuivre. Elle buta sur une pierre, tomba de tout son long. Elle se releva avec peine, les genoux écorchés, le cœur battant. Les ronces envahissaient l'espace, formant un tunnel, elle devait les repousser pour avancer, le chemin se faisait sentier, la lumière baissait. une atmosphère obscure et inquiétante s'installait. Elle continua d'avancer, les jambes et les bras griffés, désespérant d'atteindre le port.

Soudain, le chemin s'élargit sur une sorte de place en terre battue. Une femme en noir l'accueillit.

"Tu cherches la plage et le port, ma belle? Prends le chemin sur ta droite et tu trouveras ce que tu cherches"

"Ce que je cherche, mais je ne cherche rien, sinon sortir de ce chemin"

"Sur ta droite, ma belle"

Elle prit le chemin sur sa droite, au point d'égarement dans lequel elle se trouvait, cela n'avait guère d'importance.

Il n'y avait plus aucune maison et le chemin filait vers la mer; elle déboucha sur une crique ensoleillée, fermée par des rochers. Le sable était doux sous ses pieds. Elle avança vers la mer. Les rochers se rejoignaient en un cercle presque parfait laissant juste un chenal libre vers la haute mer. Le fond de cette crique était nacré, comme un énorme coquillage. Elle se glissa dans l'eau, s'y allongea ressentant une paix profonde. L'eau salée lavait et soignait ses égratignures. Elle flottait, entre le ciel et l'eau, sous le soleil, les yeux fermés. Tout était bien.

Elle finit quand même par repartir. Elle avait faim.

A l'entrée du chemin, une femme en noir se matérialisa devant elle.

"Tu rentres en ville, ma belle? Suis le chemin sans t'arrêter, tu arriveras aux premières maisons et au port"

"Et si je m'arrête?"

Mais la femme lui tournait déjà le dos "sans t'arrêter, ma belle"

Elle suivit le chemin sans rien en reconnaître. Il suivait le tracé de la côte. Il n'y avait plus de ronces, plus de jardins, plus de maisons. Juste la mer et le sable. Puisqu'il ne fallait pas s'arrêter, elle ne s'arrêta pas. Mais chaque pas lui pesait. Ses jambes n'avançaient pas. Elle devait lutter pour poser un pied devant l'autre. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages. Elle transpirait, elle avait soif. S'arrêter cinq minutes, cinq petites minutes...qu'est-ce qu'elle risquait? Mais la voix de la femme résonnait à ses oreilles "sans t'arrêter, ma belle". Alors, elle avançait, lentement, très lentement. Elle commençait à désespérer, elle regardait l'eau qui clapotait à sa droite. Y plonger, s'y rafraîchir...

"Sans t'arrêter, ma belle"

Un pied, l'autre. Allez, encore un peu, un mètre, un autre. Elle se traînait. Elle faillit buter dans la femme en noir qui l'attendait.

"Tu y es, ma belle. Continue, et tu trouveras le port "

En effet, elle se trouvait dans une rue qui menait au port, fraîche et sombre. Les bateaux de pêche alignés contre le quai, se balançaient doucement, en cliquetant. Des gens allaient et venaient. Par les fenêtres ouvertes lui parvenaient le son de la télévision, le bruit des couverts dans les salles à manger.

Elles se rendit compte que là où elle était allée, où que ce fût, il n'y avait aucun bruit.

Elle entra dans un bar, commanda un sandwich au thon et aux œufs durs et une bouteille d'eau. Après ce repas rapide, elle rejoignit la plage, déserte, à l'exception de deux parasols, et s'installa sur le sable. Elle irait se baigner un peu plus tard.

Elle passa l'après-midi à lézarder et à se baigner, profitant du soleil, de la chaleur. Repensant à son aventure du matin, ne sachant que croire.

En partant, elle passa devant "le" banc. Un chat noir s'y prélassait, au soleil encore chaud. A son passage, il ouvrit ses yeux verts, et s'étira. Il sauta souplement à terre et la queue dressée, bien droite, il fila, droit devant. Régulièrement, il s'arrêtait et se retournait, comme pour l'attendre.

"Allons bon! Voilà mon nouveau guide! Et où va-t-il me conduire, lui?"

Mais il la conduisit à la porte de son hôtel.

L'hôtelier l'accueillit en souriant "les poissons seront bientôt prêts"

Elle monta se rafraîchir dans sa chambre et redescendit avec le pain à l'huile.

Le chat....mais était-ce bien le même? un chat noir se prélassait dans le jardin. Le repas fut très semblable à celui qu'elle avait mangé la veille, chez Roger avec la petite vieille: poissons, légumes, fromages, fruits. Arrosé de rosé.

Elle s'inquiéta d'être seule à manger. "Où sont les autres clients?""Il n'y en a pas. c'est le début de la saison. Vous êtes la seule"

Elle frissonna, cela ne lui disait rien de bon. En y réfléchissant, elle devait reconnaître qu'elle n'avait rencontré personne dans l'hôtel, à part l'hôtelier. Toute à ses souvenirs, elle n'y avait prêté aucune attention.

"Et les chambres? Enfin, ma chambre? Qui s'en occupe? Vous?"

"oh la non! C'est un travail de femme, ça."

Pas tout à fait seule, donc.

"Et vous vivez seul, ici?" "Non, mais ma femme est en cure, elle revient à la fin de la semaine. Et les enfants ...ils sont partis maintenant"

L'hôtelier vint s'asseoir auprès d'elle, après le dessert avec deux petits verres et une bouteille aux flancs renflés.

"N'ayez pas peur. tenez, goûtez-moi cette merveille"

Le liquide sucré, un peu poisseux, était doux et chaud au palais. elle le fit rouler dans sa bouche avant de l'avaler. Elle n'arrivait pas à déterminer l'ingrédient principal de cette liqueur, mais dans le fond, quelle importance?

Elle sourit "Merci, c'était délicieux. Je vais aller dormir, je crois."

"Il est encore tôt, vous pourriez aller sur le port ou au bord de l'étang"

"Non, la journée a été fatigante. Demain peut-être. bonne nuit"

Comme la veille, elle s'endormit d'un trait, bercée par la mer. A son réveil, il faisait grand soleil. Elle sentit une masse contre elle et découvrit le chat, en boule sur le lit."Qu'est-ce que tu fais là, toi, le chat? Allez, ouste, file" Quand était-il entré? et par où? la fenêtre, peut-être?

En prenant son petit déjeuner, elle interrogea son hôte "Vous n'avez pas été trop inquiet de la disparition de votre chat? Il est resté près de moi" "Quel chat? je n'ai pas de chat" "Mais, le chat noir qui était dans le jardin hier soir" "Ah! celui-là!" l'hôtelier la regarda un instant et lui dit "vous avez beaucoup de chance"

"Vous allez à la plage? Ce soir, quelques amis seront là, ils seront bien contents de vous parlerde notre région. Et n'oubliez pas le pain à l'huile, surtout"

Un peu abasourdie, elle alla s'installer sur le banc, Le chat la suivant. A 11h, après une nouvelle attente inutile, elle partit se promener. Sagement, elle fit le tour de l'étang, étalé entre le village et la montagne, lisse comme un miroir au soleil.

Une routine s'installa. L'attente stérile à 10h, une promenade après, le chat à ses côtés, un déjeuner rapide, puis la plage ou une promenade. . Elle était venue dans le but de revoir un à un, tous les lieux qu'ils avaient fréquentés et aimés, elle et lui. Elle n'y pensait même plus. Elle découvrait le village et ses environs grâce aux amis de l'hôtelier qui lui avaient indiqué les principales curiosités de la région et elle avait désormais un programme de visites complet. Cependant, elle évita dorénavant les ruelles du quartier des pêcheurs. Le soir, elle retrouvait son hôte et ses amis pour un repas de grillades et de légumes dans les rires et les bavardages. Elle avait l'impression de les avoir toujours connus.

Le dernier soir, en posant le pain à l'huile sur la table, et sans l'avoir prémédité, elle leur raconta son aventure: le banc, la petite vieille, le Roger, les femmes en noir, le chemin et le chat.

A sa grande surprise, un profond silence s'installa.

Le chat ouvrit grand ses yeux verts et la regarda fixement.

Aurait-elle enfreint une règle?

"Ouh la! ma belle! Faut arrêter le soleil et le rosé! Le Roger, il est mort depuis longtemps et la petite vieille, c'est la châtelaine, et vous avez vu l'état du château? Si ça date tout ça! Non, trop de soleil! Vous avez halluciné, ma pôvre! Tenez, vé, prenez un peu de liqueur, allez!"

Ils l'entouraient, gentils, mais fermes: elle avait rêvé, il ne s'était rien passé!

"je n'y comprends rien, soupira-t-elle, je vais aller dormir"

"C'est ça, allez donc dormir. Et ne rêvez pas, surtout!"

Au matin elle prépara son départ. Alla encore une fois, la dernière, sur le banc et le quitta à 11h.

C'est là qu'elle reçut un message sur son portable

" Je ne viendrai pas. Tu comprendras que ce n'est guère possible"

Elle se mit à rire, en effet, il était temps de répondre!!! Elle riait encore en arrivant à l'hôtel prendre son sac. Elle fit ses adieux au patron, promit de revenir (sachant qu'elle n'en ferait rien : elle pourrait découvrir que l'hôtel était fermé depuis vingt ans et le patron mort et enterré mais toujours vivant) et partit prendre son train en riant encore! Quelle blague!

Elle nota que le chat avait disparu.

Ah oui! il l'avait bien aidée le Roger!

Après son départ l'hôtelier en essuyant les verres, au fond du café, se tourna vers le chat " elle a suivi le chemin, elle va aller mieux"

©Marie Célanie

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MAI...

Publié le par Marie Célanie

C'était une de ces journées de mai qui ressemblent à l'été...

La fraîcheur du matin obligeait à porter une veste, un coupe vent, un manteau léger que la chaleur de midi faisait rouler en boule dans les sacs.

Une lumière dorée baignait la ville où ils allaient, comme dans un tableau de Tiepolo, transformant les immeubles en palais italiens.

On s'attendait à voir une voile ocre se gonfler à l'horizon et des marchands vénitiens se presser sur les quais, et ils allaient par les rues et les places...

Les femmes hésitaient à porter déjà des robes d'été, les cachant à peine sous leurs gilets grands ouverts, ou gardant leurs tailleurs trop chauds, au cas où... défaisant les boutons des vestes cintrées sur des chemisiers colorés, vaporeux, si légers...

Les hommes, dénouaient leurs cravates, enlevaient leurs vestes noires ou grises et remontaient leurs manches de chemises...parfois même, ôtaient leurs chaussures vernies et leurs chaussettes pour tremper leurs pieds nus dans l'eau des bassins...

On voyait venir les couleurs de la belle saison.

Les gens s'asseyaient sur l'herbe des jardins du Palais Royal, certains s'y allongeaient, dégustant voluptueusement les premiers rayons de soleil;

Les amoureux et les pigeons se bécotaient, indifférents aux regards.

Ils allaient, marchant lentement par les rues et les places. Sans but. Sans fin.

Ils parlaient à peine, jouissant pleinement de ce moment.

A cet instant précis, exactement, là, tout était possible. Ils se sentaient libres, et, s'ils avaient fermé les yeux (et peut-être les fermèrent-ils) ils auraient pris leur envol dans ce ciel, dans cette lumière.

Demain était là, à portée de main, hier les poussait...

Et leurs yeux se perdaient quand leurs mains se touchaient...

Ainsi allaient-ils, par les rues et les places. Sans hâte, au hasard, dans cet instant unique...

Bien des années plus tard, quand les tempêtes auraient voilé de leurs nuages et de leurs mugissements leur ciel, quand les silences seraient pleins de haine et de rancœur, quand des roses il ne resterait que les épines, alors, il leur arriverait, dans un moment fugace, d'entrevoir encore la lumière dorée de ce jour de mai.

Et, sans vraiment y penser, ils se demanderaient, s'ils avaient rêvé ce qu'ils avaient perdu...

©Marie Célanie

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Chambres d'hôtes: Rêve ou Duperie?

Publié le par Marie Célanie

Qu'est-ce qu'une "Chambre d'hôtes"? Difficile de trouver une définition, il semble bien que la règlementation en soit très floue et ne porte que sur l'équipement matériel.

Un hôte ne peut proposer que 5 chambres au plus, et chaque chambre doit disposer d'une salle d'eau et de toilettes.

Un petit déjeuner est offert et se prend avec l'hôte, là où il le prend habituellement en famille : cuisine, salle à manger, pièce à vivre, terrasse, jardin etc. ...

Le tout en échange d'une certaine somme d'argent.

Comment se détermine le tarif d'une chambre d'hôte? Y a-t-il des contrôles, des classements (des étoiles ou des épis)? Ou bien l'hôte décide-t-il lui-même de ce montant? Mystère!

Moyennant ces quelques contraintes, l'hôte bénéficie de mesures fiscales généreuses qui font grincer les dents aux hôteliers.

D'ailleurs, quelle différence entre une chambre d'hôtes et une chambre d'hôtel, de prix à peu près équivalent?

Que nous vend-on sous le concept "chambre d'hôte"?

D'abord, un accueil différent et personnel, voire personnalisé. L'hôte est censé vous accueillir chez lui, personnellement (il n'a pas d'employés, il fait tout lui-même) comme une relation proche, cordialement, chaleureusement.

Donc, à votre arrivée, vous sera proposé un apéritif,(symbole de convivialité) de bienvenue où vous ferez connaissance avec votre hôte et avec votre chambre (attention aux apéritifs maison, ils peuvent être redoutables). On vous explique rapidement les points de détail : comment entrer dans la maison, par exemple. On s'enquiert de vos préférences pour le petit déjeuner et on met (éventuellement) à votre disposition une certaine connaissance des environs. Exemples vécus: une table basse chargée de dépliants en vrac ou bien une longue conversation avec un hôte anglais me vantant la visite inoubliable de owèèèdyousyouglèèène. Autrement dit Oradour sur Glane, inoubliable en effet.

Quelques questions distraites sur les raisons de votre séjour, et, enfin, votre hôte va pouvoir vous exposer toutes les bonnes raisons qui l'ont conduit dans le trou du cul du monde pour accueillir avec tellement de bonheur les touristes, non pardon, ses hôtes de passage à qui il est si heureux de rendre service. Et il va aussi vous faire partager les produits de sa fabrication essentiellement des confitures, légèrement ratées; mais tellement parfumées!!!!

Discours bien rôdé, répété à chaque accueil, comme une vielle leçon apprise par cœur, sans réel échange. Cette formalité accomplie, votre hôte disparaît jusqu'à l'heure du petit déjeuner.

Pas vraiment une volonté d'accueil, là non plus, mais une proposition codée: vous aurez du café ou du thé, du lait, et des pâtisseries maison, du pain maison, des yaourts maison, et bien sûr des confitures maison, faites avec les fruits du jardin, et la présence de votre hôte, légèrement pesante.

Tout cela est empreint d'un amateurisme qui serait charmant chez nos amis, ...mais ici, le fait est qu'on paye pour cet amateurisme. Et ce n'est pas une participation symbolique. En passant, je n'ai jamais vu un hôte établir une facture...il doit bien en avoir besoin pour sa comptabilité, pourtant?

Une chambre d'hôtel est impersonnelle, me dites-vous. L'accueil est impersonnel. Tout est impersonnel. Oui, mais professionnel. Et souriant, la plupart du temps. Les chambres sont aussi confortables, plus petites (je m'en fiche, je ne fais qu'y dormir) mais rangées et nettoyées chaque jour. Le petit déjeuner, de plus en plus souvent, se présente sous la forme d'un buffet varié. Avec des produits industriels, ce que l'on peut regretter. Mais le pain est frais, les croissants sortent du four et les confitures ne coulent pas.

Et si on n'est pas content, on peut aller se plaindre.

On me dit souvent que les chambres d'hôtes permettent de faire de belles rencontres. Cela ne m'est jamais arrivé. Les hôtes sont charmants et aussi indifférents que les employés d'un hôtel. J'ai d'ailleurs fait de merveilleuses rencontres dans les hôtels. Je me souviens, par exemple, de ce couple qui tenait un hôtel en Corrèze, qui nous recevait d'une année sur l'autre en nous donnant des nouvelles de leurs enfants, demandant des nouvelle des nôtres, nous parlant de leur expérience d'hôteliers et de cuisiniers, et de leur vie, en véritables hôtes.

Les hôtes qui mettent des chambres à disposition, proposent un service d'amateur payé au tarif professionnel. Et du moment que l'on paye, et je le répète, pratiquement aussi cher qu'un hôtel, on est en droit d'attendre une prestation professionnelle améliorée d'une honnête cordialité.

Et pour répondre en avance aux tollés que je vais soulever, je ne dirais que ceci:

Râleuse je suis née, râleuse je reste.

©Marie Célanie

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La dame Blanche de Ledeuix

Publié le par Marie Célanie

Cela faisait déjà plus de deux ans que la propriété attendait un fermier malgré tous les avantages qu'elle présentait : les terres d'un seul tenant, en plaine, assez proche de la ville pour les écoles et les services et assez loin pour ne pas avoir à craindre l'extension citadine.

Ils avaient tout de suite été intéressés. La ferme qu'ils travaillaient ne suffisait plus. Les champs étaient éloignés les uns des autres et il devenait dangereux de conduire les vaches d'une pâture à l'autre en utilisant la route: trop de voitures, trop de camions.

Bien sûr, il faudrait changer de vallée, s'éloigner des proches avec qui ils avaient vécu jusque là... mais cela en valait la peine.

La décision fut tout de même longue et difficile à prendre. Finalement, rendez-vous fut pris avec le notaire et ils invitèrent L'Oncle.

L'Oncle était la référence familiale. Il arrivait de Bayonne par le car qui le déposait devant le calvaire au bout du chemin. Il pénétrait à grands pas dans la cour, puis dans la salle, haute silhouette noire, encore grandie par la soutane, posait son sac, ouvrait les bras, s'écriait "Adichats, vos! Qui pé ba doun?" (Bonjour, comment allez-vous). Et on se précipitait vers lui pour le fêter. Il vint donc, un soir, par le car. Au matin, il alla dire sa messe, puis ils partirent en voiture, tous les trois: l'Oncle, son frère, et le fils.

On entrait dans la ferme par une longue allée de peupliers droits et frémissants, qui menait à la maison de maître, inoccupée par les propriétaires qui vivaient à Pau. Il fallait tourner légèrement à gauche pour trouver la maison du fermier. Le notaire les attendait, prêt à leur faire visiter les lieux.

"Non, non, nous allons faire un tour sur les terres." Les deux frères partirent donc en avant: le grand ecclésiastique et le petit paysan. Ils se baissaient tous les deux, prenaient la terre à pleines mains, la soupesaient, la rejetaient, l'écrasaient entre leurs doigts, la reniflaient s'essuyaient les mains qui à la soutane, qui au pantalon et recommençaient leur manège un peu plus loin. Ils revinrent souriants " tu peux y aller, la terre est bonne, vous serez heureux, ici"

Ainsi fut-il décidé. Ils viendraient donc s'installer ici, et ils seraient heureux!

La maison était assez grande pour les abriter tous, jeunes et vieux, il y avait l'électricité dans toutes les pièces et une salle de bains avec l'eau chaude et des WC à l'intérieur.

La vie s'organisa. Les plus grands des enfants allaient à l'école au village. Le père commença tout de suite à planter le maïs. Deux ans de quasi abandon avaient laissé des traces, cela demandait du travail pour remonter l'exploitation. La mère gérait le jardin où bientôt légumes, fruits et fleurs devraient s'épanouir. Il y avait aussi le poulailler, les lapins, le cochon. Derrière la maison coulait un ruisseau on y installa des canards. La grand-mère aidait, le grand-père presqu'aveugle, s'asseyait au soleil, enrageant de ne plus pouvoir rien faire.

Tout allait bien: le temps allait vers le beau, le tracteur tournait du matin au soir, les femmes s'affairaient en chantant, les enfants...étaient des enfants turbulents, bruyants et en pleine forme, les vaches donnaient du lait, le cochon grossissait, promesse de jambons, le maïs sortait de terre et les prairies étaient magnifiques. La vie s'annonçait belle.

Mais...insidieusement, quelque chose s'insinuait. Une question lancinante...Pourquoi, oui, pourquoi cette ferme, avec toutes ses qualités, était-elle restée vide pendant 2 ans ?

Un soir, les enfants rentrèrent de l'école un peu grognons, un peu chagrinés. Pendant le repas, Joseph, un petit bonhomme tout en rondeurs et en sourires, demanda, les larmes aux yeux "C'est quoi être maudit?" Seigneur! mais de quoi tu parles! veux-tu bien te taire! " mais c'est quoi?" " C'est quoi, c'est quoi, c'est difficile à expliquer. Pourquoi tu demandes ça?" "C'est à l'école. Ils disent qu'on est maudits. Que tous ceux qui vivent ici sont maudits. Et les champs. Et les bêtes. Tout"

Les adultes se regardent, inquiets soudain. Une haleine froide s'est glissée dans la salle, sous la lampe, comme une brume qui passe sous les vêtements et qui vous glace le sang.

"Ecoute. Nous ne sommes pas maudits. Tes copains te font marcher parce que tu es nouveau, ça passera"

Cette nuit là, le sommeil ne fut pas aussi profond que d'habitude.

Quelques jours plus tard, au moment du casse-croûte, une plainte s'éleva de l'étable "C'est la Marguerite, elle doit vêler. J'y vais" Mais la Marguerite, une belle blonde bien en chair, n'en finissait pas et meuglait à fendre l'âme. On envoya vite un des garçons au village pour ramener le vétérinaire. Ils s'escrimèrent tant et plus, mais le veau ne venait pas. Il fallut aller le chercher, et quand, enfin, il fut là, il était trop tard. Il était mort. Pôvre! Et la vie reprit; un peu inquiète, cependant.

Un matin, après la traite, alors qu'ils transvasaient le lait recueilli, une odeur aigre se répandit: le lait tournait, irrémédiablement. Il était bon à jeter. Il n'y avait pas d'orage en prévision, pourtant.

A compter de ce jour, le lait tourna, systématiquement. Les habitués qui venaient tous les jours chercher leur lait, haussèrent les épaules "mes pôvres" et partirent. Du lait, ils en trouveraient ailleurs. Comment leur en vouloir?

Mais quand les pousse de maïs qui hier encore se dressaient dans les champs, vertes et vigoureuses, séchèrent et s'effritèrent d'un coup, le père ne rit plus.

Le doigt de brume glacée pénétrait partout, lentement.

La mère, qui auparavant, parcourait la maison et vaquait à toutes ses occupations en chantant, oublia ses chansons.

Après souper, toute la famille se réunissait pour la prière en commun: litanie des saints, chacun nommé, suivi d'un "Priez pour nous" rituel. Ils ne traînaient plus guère, après, pressés de se pelotonner sous l'édredon, au chaud. A l'abri. Cachés.

Joseph dormait avec son grand frère dans le même lit. Le grand en avait assez de le sentir tourner et retourner toute la nuit, de l'entendre geindre et pleurnicher tout bas. Il avait essayé de le rassurer. Mais il n'était pas bien grand, lui non plus. Et Joseph avait peur.

La nuit, quand toute la famille dormait, lui restait éveillé. Il écoutait. Les bruits. Il reconnaissait les bruits de la maison qui craquait, les volets qui jouaient un peu. Mais il y en avait d'autres. D'autres qu'il ne reconnaissait pas. Dehors, il y avait des bruits. Il n'osait pas bouger, les yeux ouverts dans le noir.

Le hurlement le fit sursauter. Il se cacha sous le gros édredon rouge. Mais le hurlement reprit. Il courut à la chambre de ses parents.

"Papa! Maman! Quelqu'un crie dehors! Il faut l'aider! Il crie! Il hurle!"

Le père se leva "Qué bas droumi, Joseph (vas dormir, Joseph)C'est un hibou, tu ne l'as pas reconnu? Il y en a dans le bois et ils chassent la nuit. Ce n'est rien, pichonet. Tu peux me croire, c'est un hibou.

Joseph voulut bien reconnaître que ce pouvait être un hibou. mais tout de même, si fort et si près de la maison. Tout de même...

"Et les volets, papa, tu les entends? ils battent et on dirait qu'une branche les gratte. Sauf qu'il n'y a pas de vent et aucun arbre ne les touche"

"Je les attacherai demain, il doit y avoir un peu de jeu. Ce n'est rien. Qué bas droumi"

Joseph retourna se cacher sous l'édredon en soupirant. Il aurait voulu pouvoir se boucher les oreilles pour ne plus rien entendre. Car les hiboux, si c'était bien des hiboux, avaient dû organiser une réunion autour de la maison: les hurlements continuaient de plus belle. Ces cris le terrifiaient. Il se sentait glacé des pieds à la tête. Et les volets qui continuaient leur sarabande infernale. Qui était donc là dehors à frapper ainsi? Quelque chose était là. Il le sentait. Il sentait un froid intense se répandre dans la maison, un froid vivant qui pénétrait sous l'édredon. Le feu s'était éteint en bas. Quelque chose glissait devant ses yeux ouverts. une forme se dessinait devant la fenêtre. Plus sombre que la nuit. Elle avançait entre le lit et la commode. Vers la porte. Vers l'escalier.

Joseph se leva et descendit. La salle était vide. Il ouvrit la porte et s'arrêta. Ebloui.

La lune éclairait la nuit, froide et blanche, magique. Il sortit, étonné et s'approcha du ruisseau qui l'attirait. Une brume épaisse se formait, s'élevait, et devant ses yeux effrayés une femme en émergea: fantôme blanc et froid qui étendait ses bras démesurés en murmurant des paroles incompréhensibles. Son doigt désignait le bois sur la colline. Elle flotta un moment au dessus des champs avant de s'évanouir.

Joseph était pétrifié. Il avait froid. il s'aperçut qu'il était sorti pieds nus, et maintenant que la lune s'était cachée derrière un nuage, il n'y avait plus rien de magique. C'était la nuit noire. Vite, il fallait rentrer.

Il hurla en voyant une forme s'avancer vers lui.

"Qué souy you, nayes pas pàur(C'est moi, n'aies pas peur)Qu'est-ce que tu fais, là dehors?"

"Mémé! Mémé! j'ai peur ... et j'ai fait pipi dans mon pyjama! Maman va me tirer les oreilles"

"sayt tassi, mainatge" (viens là mon petit)Mémé enveloppa Joseph dans un châle, tout contre elle, et l'entraîna dans la maison.

Le grand frère aussi s'était réveillé, elle l'envoya chercher un pyjama propre. Et ne réveille pas papa et maman. "Ils sont réveillés. André a encore des coliques et il pleure, et maman aussi, je crois"

Ils s'assirent un instant dans la cuisine pour écouter ce que Joseph avait à dire. La grand-mère fronçait les sourcils, inquiète. Le bébé avait des coliques sans arrêt, le grand-père n'allait pas fort. Il semblait se laisser aller doucement vers la fin. Et à présent ceci! Que faire?

D'abord calmer les enfants. Elle alla chercher la boîte ronde qu'elle cachait dans sa chambre et leur donna un berlingot poisseux à chacun. "Voilà. Au lièyt adaro! No hasin pas brut! (Au lit à présent! Ne faites pas de bruit!)Qué bedaram douma(on verra demain). Allez! Zou!"

Si les garçons s'endormirent, elle ne dormit guère. Cette malédiction...si c'était vrai? Elle égrenait son chapelet doucement.

Au matin, il faisait si beau qu'ils faillirent tout oublier. Mais Joseph veillait "Il faut qu'on parle"

Certes, il faut qu'on parle. Joseph raconta encore sa peur, la dame blanche du ruisseau, la lune, les formes noires dans la nuit.

A la lumière du jour tout paraissait irréel et invraisemblable. Et les parents auraient aimé en sourire gentiment comme d'un conte pour enfants.

Mais la grand-mère, la grand-mère, ne l'entendait pas de cette oreille. La damiselo, elle ne l'avait pas vue. Mais elle avait senti quelque chose en sortant de la maison. elle énuméra les problèmes qui se succédaient et ces 2 ans sans fermier, il y a quelque chose. Il faut chercher et trouver. Sinon nous perdrons tout ce que nous avons.

L'argument pesait son poids. Père et mère décidèrent d'interroger les voisins. peut-être ailleurs y avait-il du maïs malingre, du lait qui tournait, des veaux mort nés et des bébés malades?

Cela rassura un peu les enfants. Et le père et le grand-père partirent interroger les voisins, après le goûter et avant la traite.

Joseph les guettait, perché sur un mur. Dès qu'il vit la voiture s'engager dans l'allée de peupliers, il appela tout le monde "les voilà! les voilà!"

"Alors! Papa, Pépée, alors, ils ont dit quoi les voisins?"

Le père et le grand père attendirent que tous soient réunis dans la salle.

"Alors, pas grand-chose. Aucune vache malade nulle part , pas de maïs dévasté. Mais ils nous ont donné beaucoup de conseils. On commence demain."

"Douma!Douma! pfuu!" Joseph ronchonnait en allant se coucher. "Et si la sarabande recommence? Hein? On fait quoi, Hein?" "On dort" lui dit son grand frère, agacé.

Immobile dans son lit, il n'osait pas bouger, craignant à chaque instant que reprennent les hululements sinistres et les grattements aux volets. Mais rien ne se passa, et il finit par s'endormir.

Au matin, comme promis, les voisins arrivèrent. Ils avaient expliqué la veille que le maïs se laissait envahir par les mauvaises herbes et les désherbants n'y suffisaient pas . " Faut de l'huile de coude, mon gars. C'est pour ça qu'il n'a pas tenu, l'autre. Trop feignant. Tu vois, à présent, tu n'auras plus qu'à recommencer régulièrement et ton maïs va repartir. Et pour le lait, appelle le vétérinaire. C'est un jeune qui sort des écoles. Il t'aidera"

Le vétérinaire se déplaça et vint examiner les vaches, l'étable et toute l'installation. Il isola une vache malade: "il ne faut pas mélanger son lait à celui des autres; on va désinfecter tous les récipients à fond et vous n'aurez plus d'ennuis. Le veau, le veau...ça arrive des accidents. Il n'y en n'a pas eu d'autres? Eh bien tout va bien, allez!"

On nettoya, récura de fond en comble chaque seau, chaque broc. Et on attendit la traite. Effectivement... Plus d'odeur aigre, plus de grumeaux, le lait épais répandait son odeur chaude dans l'étable. ils se regardèrent, heureux. Pourquoi aller chercher des histoires de revenants, de malédiction, de Dame Blanche? Alors que tout était si simple?

Le père appela Joseph. "Viens avec moi"

Il l'emmena derrière la maison et lui dit: "regarde, tu vois tous ces trous au sol, près du mur? Ce sont des entrées de terriers. Quand tu montes au grenier, tu les entends les galopades des souris? Elles étaient bien tranquilles pendant 2 ans. On les dérange, alors elles se sauvent et les hiboux les chassent. Quand il n'y en aura pus, ils ne viendront plus."

"Tu crois vraiment?" "Tu verras"

Et les choses s'arrangèrent lentement. Même le bébé André se remettait de ses coliques.

Bien sûr, le grand-père s'affaiblissait, mais là il n'y avait rien à faire et la malédiction n'y était pour rien.

La vie reprit son cours. La ferme prospérait, tenant toutes ses promesses. Et la lune brillait la nuit sans éveiller la damiselo du ruisseau. Finalement, ils n'y pensèrent plus. Sauf Joseph qui ne savait plus s'il avait rêvé ou non.

Un matin, comme tous les matins, le père ouvrit la porte de la salle pour aller soigner les bêtes, et il s'arrêta, médusé. Devant lui se dressait un pied de maïs à pleine maturité, là où la veille il n'y avait que du gravier.

Quelque part, au loin, hulula un hibou. Un frémissement passa dans l'air, les poules s'agitèrent, les vaches meuglèrent, et il crut entendre, vers le ruisseau un léger rire, comme une cascade...Puis plus rien.

©Marie Célanie

Cette histoire est un pur produit de mon imagination. Mais si certains croient y reconnaître quelque lieu ou personne, il n'aura pas tort!

La dame Blanche de Ledeuix

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La Battère

Publié le par Marie Célanie

La Battère

La machine se tut enfin.

Un calme s'installa dans la lumière dorée par la poussière de paille.

Depuis 3 jours ils vivaient dans le bruit du moteur de la batteuse. Le mécanicien la faisait fonctionner et la bichonnait, les hommes lui fournissait le blé qu'elle battait vigoureusement. D'un côté, les grains, emplissaient les sacs et de l'autre, la paille ressortait, recrachée par la machine.

Les hommes en sueur, le béret vissé sur la tête, fermaient les sacs et les entassaient contre un mur avant d'aller les charger au grenier, et ficelaient la paille des bottes.

Et il en fallait des hommes! Pour charger les bottes de blé sur la charrette, puis, à l'aide d'une fourche les lancer de la charrette sur la machine où d'autres hommes les engageaient proprement dans la gueule qui allait les digérer. Et encore, au pied, ceux qui fermaient les sacs pleins et les remplaçaient par des vides, au fur et à mesure, et enfin ceux qui lançaient les bottes ficelées sur une autre charrette.

C'était une ronde interminable, les hommes debout sous le soleil qui lançaient, attrapaient, chargeaient le blé.

Mais, le tap tap de la machine s'était tu. les dernières bottes et les derniers sacs s'empilaient.

Dernier effort : les monter au grenier.

Les hommes s'arrêtèrent un moment, poings sur les hanches, en nage. Ils sortaient de grands mouchoirs à carreaux de leurs poches pour éponger la sueur, soulevaient le béret couvert de poussière, le frappant d'un coup sec contre la main ou contre la cuisse pour le brosser.

Ils burent goulûment aux bouteilles de vin coupé d'eau qui attendaient, s'essuyant les lèvres d'un revers de main. Et se dirigèrent vers l'abreuvoir pour se rincer le visage et les bras à l'eau toujours fraîche dans la cuve de pierre, envahie de mousses et de fleurs et où nageaient des têtards.

La fatigue se faisait sentir, mais le sentiment du travail accompli tous ensemble, les comblait.

La patronne arriva en courant, un peu essoufflée " A table, à table,! la soupe est trempée!"

Ils s'avancèrent vers la grange où la table était dressée. On avait posé des planches sur des tréteaux et des barriques et on les avait couvertes de draps blancs en guise de nappe.

Pour s'asseoir, il y avait les bancs de la salle et des planches posées sur des cageots.

Le couvert était mis, mais sans couteaux, ils sortiraient leur "Opinel" tout à l'heure; les femmes avaient posé des pots à lait garnis de fleurs: les roses et les glaïeuls du jardin, quelques épis de blé et des coquelicots sauvages.

Ils s'assirent en laissant le maître de maison s'installer au bout de la tablée.

Les soupières arrivaient de la salle, mais avant de manger, ils se levèrent tous, ôtèrent leurs bonnets, baissèrent les yeux pour la prière "Mon Dieu, bénissez ce repas, Amen" et un grand signe de croix.

Joyeusement, le béret dans la poche, ils commencèrent à se servir la soupe.

Une soupe de légumes: carottes, poireaux, navets, pommes de terre et haricots. Ils savaient que dans cette maison, la soupe serait bonne. la patronne y mettait toujours un bout de jambon, une carcasse de poulet, de la ventrèche ou un peu de graisse, et elle n'oubliait pas quelques tomates du jardin. Au fond de la soupière, de larges tranches de pain achevaient le régal. On les mangeait après le reste, tout imbibées du bouillon.

Les bouteilles de vin rosé circulaient, on avait percé une barrique.

Après la soupe, les femmes apportèrent les pâtés, bien poivrés, encore dans leurs bocaux. Ils avaient été cuisinés à la fin de l'hiver quand on avait tué le cochon. Le maître se leva, saisit une des miches de pain, la serra contre sa poitrine, traça une croix sur la croûte, et avec son petit couteau de marque "Opinel" coupa de larges tranches du pain blanc.

Avec les pâtés on servit quelques légumes tous cueillis le matin dans le jardin: des tomates bien mûres et ces petite piments doux qu'on ne trouve qu'au Sud de l'Adour. Ils sont à la fois croquants et juteux, presqu'amers parfois, mais aussi doux au goût.

La patronne avait tué elle-même 3 poulets qu'elle servit rôtis, coupés en morceaux, dans de grands plat ronds. Elle avait glissé dans le corps de chaque poulet un morceau de pain rassis généreusement frotté d'ail et bien poivré. Et qu'ils allaient se disputer maintenant! Avec le poulet, arriva l'incontournable: le plat- ou plutôt- les plats de haricots. Eux aussi venaient du jardin, de gros haricots blancs mijotés avec des oignons, de la poitrine salée et poivrée, de la tomate et bien d'autres choses encore!

Les femmes et les filles allaient et venaient depuis la salle jusqu'à la grange, portant les plats, encore du vin, de l'eau aussi pour se rafraîchir, chassant les chiens qui venaient pleurer un os, ramenant les plats vides à la cuisine où ils étaient aussitôt lavé, essuyés et rangés.

Ainsi elles portèrent le seul fromage possible, le fromage des brebis des vallées, le seul digne de figurer sur cette table; on l'achetait aux bergers qui faisaient le tour des fermes avec leurs énormes roues dans leurs charrettes.

Pour le dessert on avait cueilli les dernières pommes, petites, rouges et croquantes à la chair rose et veinée comme un pétale, qui donnait aux confitures et aux gelées une couleur inimitable.

On finit par les gâteaux. Des tartes aux fruits et des biscuits simples qu'on agrémenta de confitures. Le maître se leva et revint avec quelques bouteilles de vin blanc doux.

Les hommes repoussèrent leurs assiettes, s'étirèrent, s'installèrent plus confortablement. Certains sortirent leurs cigarettes en papier maïs qu'il fallait rallumer sans cesse. Ils parlaient des récoltes, du temps, des bêtes et du lait, des nouvelle machines. Et ils racontaient des histoires, des blagues qui les faisaient rire aux larmes.

Quelque part des enfants criaient en se poursuivant.

Les femmes vinrent débarrasser et offrir du café.

C'est alors que Peyrot se leva pour chanter.

Sa voix s'éleva "Malaye cuan te vi, trop charmanto bruneto". Il chantait en fixant de ses yeux noirs, la fille de la maison, qui rougit un peu et courut vers la salle où sa mère, comprenant d'un coup les regards et les sourires à la sortie de la messe, la pria fermement de faire la vaisselle. Non pas que l'histoire lui déplût. Non. Mais il fallait voir.

Autour de la table, les chanteurs se succédaient. Un bon repas doit comprendre la soupe, le poulet, les haricots et des chants.

Et ces hommes avaient de si belles voix! le dimanche à la messe, depuis la tribune, c'était un torrent de montagne qui se déversait. Les voix roulaient, faisant vibrer les cœurs et les murs.

Dans la salle, les femmes lavaient, essuyaient, rangeaient. parlaient d'enfants, de morts, d'accouchements, des "histoires" des unes avec les autres, et elles riaient, elles riaient, toutes ensemble en travaillant!

Quand elles eurent tout rangé, balayé, essuyé, la nuit commençait à tomber. L'une d'elles dit "Allons, il est temps"

Elle ôta son tablier, le plia, enfila sa veste, mit son foulard et partit vers la grange.

Elle tapa sur l'épaule de son mari qui se leva de suite "C'est l'heure" "Adieu"

Eh oui, là-bas, on ne dit pas au revoir, ni bonjour, on dit "Adieu"

Ils se levèrent tous, retrouvant d'un coup leur fatigue. Oui, il fallait rentrer, s'occuper des bêtes, et demain repartir moissonner chez un autre voisin, et ainsi de suite jusqu'à ce que tous les blés soient rentrés.

En partant, ils allèrent saluer la patronne qui les attendait, bien droite sur les marches de la salle, souriante et fière. Bam! Encore une battère faite et bien faite!

Demain, elle irait aider chez la voisine, et les autres femmes aussi.

©Marie Célanie

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POST MORTEM

Publié le par Marie Célanie

Je pense à eux...

A ces enfants perdus aux yeux fous et au cœur glacé,

Surgis de la nuit et semant la peur et l'effroi sur

Leur chemin,

Chemin de sang,

Sang versé, sang souillé, répandu en ruisseaux sur le sol.

Je pense à eux...

A leurs yeux vides, hallucinés;

Comme une horde de loups affamés

Ils sont sortis de l'ombre

Dans les cris et dans les pleurs,

Dans le bruit et dans la peur,

Et dans le silence brisé.

Je pense à eux...

A leurs mères qui hurlent en silence

Bouches et mains ouvertes,

Maudissant ce ventre qui les a portés,

Et ce lait qui les a nourris,

A leurs pères qui fracassent leurs crânes

En arrachant leurs cheveux,

Qui voudraient les avoir étranglé de leurs mains;

Aux filles qui les ont aimés et attendus

Qui ne retrouvent plus la trace de leurs caresses

Sur ces fronts têtus, fermés, lointains.

Tellement autres...

Je pense à eux...

A la douleur et à la peur, qui comme une vague

Immense

Déferlent après leur passage

A leurs corps, éclatés, volatilisés,

Emiettés, comme du sable au vent

Je pense à eux...

A la haine qui les poursuit à l'infini,

La haine qu'ils ont semée

Avec leurs armes et leurs sourires mauvais,

Et qu'ils nous ont laissée....

©Marie Célanie

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La Guerre des Etoiles

Publié le par Marie Célanie

Je suis allée au cinéma voir Star Wars, Le réveil de la Force.

J'ai retrouvé plein de vieux amis perdus de vue depuis trop longtemps;

Han Solo, bien fatigué mais toujours au milieu d'une embrouille, égal à lui-même, baroudeur et escroc. Shewbacca, qui meugle à tort et à travers mais qui a toujours raison. Le vieux Falcon, perdu sur une planète poubelle mais qui démarre au quart de tour ou presque! La princesse Leïa, pardon la Générale Leïa, à la maturité rayonnante, essentielle pour le scénario, mais dont la présence est de plus en plus réduite à l'écran. Je crois bien avoir reconnu Obione et son discours sentencieux et impénétrable. Je ne sais pas ce que Six PO et R2D2 ont fricoté ensemble mais ya un nouveau droïde, tout rond, tout mignon.

Les extraterrestres ont des têtes d'extraterrestres et j'ai même revu les pilotes batraciens qui accompagnaient Luke pour combattre l'Etoile Noire. Tiens, Luke, lui aussi, le Jedi.

Je suis ravie de les avoir tous revus et d'avoir passé un peu de temps avec eux. Vraiment!

Le film? Oh! Très, très bien. un peu l'impression de l'avoir déjà vu. Mais quand on aime, n'est-ce pas....

©Marie Célanie

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Noël Noël!

Publié le par Marie Célanie

Ma chère Bethsabée MU XU,

C'est moi, le Père Noël qui t'écris ce soir.

J'ai enfin reçu la liste des jouets que tu souhaiterais recevoir à Noël.

Mai, je l'ai reçue très, très, très tard. Tous les cadeaux étaient prêts, emballés, étiquetés, rangés dans le traîneau.

Alors, j'ai appelé les lutins et les rennes, et je leur ai dit:

"Il y a encore une petite fille à gâter. Elle s'appelle Bethsabée."

Là, on a entendu une petite voix, celle du Petit Renne au Nez Rouge, qui disait: "mais non, elle s'appelle Mu Xu!"

Les grands Rennes ont pris leur grosse voix:

"Tais-toi donc, Petit Renne au Nez Rouge! C'est Bethsabée! Et écoute le Père Noël!"

"Oui, il reste encore une liste de cadeaux à chercher pour Bethsabée. Au travail, tout le monde, vite!"

Les lutins sont partis en courant fouiller l'atelier, le hangar, partout où l'on fabrique les jouets et où on les range, et ensuite, la boutique où on les emballe et où on leur met une belle étiquette avec le prénom de l'enfant qui l'attend.

Les grands Rennes ont fouillé autour de la maison, dans la neige, car les lutins coquins s'amusent quelquefois à cacher des paquets derrière des champignons géants qu'ils font pousser en claquant des doigts.

Moi, le Père Noël, j'ai fouillé la maison.

Nous avons cherché partout, dans les paquets tout prêts, dans les jouets cassés, dans les jouets de l'an dernier qui n'ont pas pu être livrés car l'adresse était mal écrite ou parce qu'il n'y avait plus personne.

Mais nous n'avons rien trouvé: Pas de guitare de la reine des Neiges. Tous les enfants en ont demandé une, tu sais, même les copains de ta classe.

Alors, il n'y en a plus. Plus du tout. Pa une seule en stock.

Pendant ce temps, le Petit Renne au Nez Rouge, qui trouve toujours le moyen de ne rien faire, pleurait, pleurait, pleurait. Plus il pleurait, plus son nez devenait rouge et brillait comme une étoile."Pauvre petite Mu Xu! Elle n'aura pas son cadeau!" Et plus il sanglotait, et plus son nez brillait.

les grands Rennes le secouèrent énergiquement:" Arrête un peu, Petit Renne au Nez Rouge! Ton nez brille, mais il coule aussi et c'est dégoûtant! En plus, elle s'appelle Bethsabée. Arrête!"

Le Petit Renne au Nez Rouge se tourna vers moi, le Père Noël : "Mais la petite Mu Xu n'aura pas de cadeau"

"Calme-toi, Petit Renne au Nez Rouge, on va trouver une solution. mais, d'abord, essuie ton nez. Il coule partout. C'est dégoûtant"

le Petit renne au Nez Rouge est parti en pleurant chercher un mouchoir et on l'entendait maugréer "mais elle s'appelle Mu Xu"

J'ai rassemblé tout le monde de nouveau. Et ce n'est pas facile, car si les lutins sont travailleurs et fabriquent de beaux jouets, ce sont des farceurs et leur plus grande joie est de faire enrager les Rennes. Et les Rennes ne sont pas patients, ils donnent des coups de pied, des coups de tête dans tous les sens. En cinq minutes c'est la pagaïe!

"Silence tout le monde! Au travail: il faut trouver des jouets pour Bethsabée, qui est une petite fille très gentille et très sage, qui aime les Barbie, les Poneys, la Reine des Neiges, dessiner, peindre, et qu'on lui raconte des histoires. Avec ça vous devriez me ramener quelque chose à mettre dans ses chaussures ce soir! Allez zou! Et que ça saute!"

Ils sont partis dans toutes les directions et je savais qu'ils reviendraient avec des cadeaux pour toi, Bethsabée.

Quant à moi, le Père Noël, je me suis assis sur un banc, et j'ai fumé ma pipe en me chauffant au soleil. Ben oui, ya du soleil ici, quand même. Un peu, mais yen a.

Le Petit renne au Nez Rouge est arrivé, larmoyant."Elle s'appelle Mu Xu et elle n'aura pas de cadeau"

Il commençait à m'échauffer les oreilles, ce Petit renne au nez Rouge :"Vas donc aider les autres, au lieu de pleurer, Petit Renne au Nez Rouge"

Et tu sais quoi, Bethsabée? Les lutins coquins et les grands Rennes sont revenus avec des paquets tout propres, tout beaux, bien emballés avec une étiquette à ton nom.

"Voilà! On a trouvé ce qui convient à une petite fille qui aime les Barbie, les Poneys, la Reine des Neiges, dessiner et qu'on lui raconte des histoires. Bethsabée aura son Noël"

"Mais elle s'appelle Mu Xu...."

Alors, là, moi, le Père Noël j'ai dit ceci:

"Voilà comment elle s'appelle , c'est Bethsabée, Mu Xu. Mouche ton nez, Petit Renne au Nez Rouge!"

Le Petit Renne au Nez Rouge était si content que son nez s'est remis à briller (sans couler) et il courait partout. Les lutins coquins attrapèrent leurs instruments de musique et dansèrent une ronde de folie en jetant leurs bonnets en l'air et en criant Yee pi Yee!!!

Et les grands Rennes ont secoué leurs têtes, fait sonner leurs grelots, meuglé et se sont élancés dans une course autour de la maison.

Ouvre vite tes cadeaux, petite Bethsabée, Mu Xu!

Et Joyeux Noël!

©Marie Célanie

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EL ABUELO

Publié le par Marie Célanie

EL ABUELO

En parlant de lui, on disait laouelo. On l'appelait grand-père. Et pour ma mère, c'était opa.

C'était un vieux monsieur au visage profondément ridé et à la voix rocailleuse. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vu rire, mais ses yeux bleus pétillaient de malice.

Il ne parlait pas français. ou très peu. Et tous ses petits enfants étaient ses "chérrricoco". Et pour ma grand-mère, les "pitichirrrri"

Ils habitaient dans un autre quartier de la ville, populaire, comme on dit. Quand j'y pense, il me semble qu'il n'y vivait que des espagnols. C'est en tout cas ce que je croyais.

Mes grand parents venaient d'Espagne. Ils avaient quitté leur petit village accroché à la montagne, près de Malaga et avaient traversé la Méditerranée pour rejoindre l'Algérie. Pour travailler, et pour avoir de quoi manger. Ils étaient très jeunes tous les deux, tout juste mariés.

Comment sont-ils partis? El barco, c'était un bateau? à voile? à vapeur, une grosse barque comme les migrants d'aujourd'hui? A part leur langue, que leur restait-il de l'Espagne? Qu'ont-ils emporté avec eux? Personne ne peut répondre, à présent, ils sont tous morts depuis longtemps. Mais je crois que leur Espagne était une Espagne de misère et de faim.

Ils se sont déplacé plusieurs fois, changeant de patrons, pour finalement arriver au Maroc. Là aussi, ils ont bougé beaucoup avec leurs 6 enfants.

Je ne me souviens que d'un nom : les Zenata. Un nom de plage, pour nous, le nom d'une tribu berbère et de son territoire, propriété d'un colon, sans doute, pour qui travaillait mon grand-père. Mon grand-père était un ouvrier agricole, analphabète, spécialiste des arbres fruitiers et des greffes. Travailleur, mais la tête près du bonnet et toujours prêt à faire ses valises dès qu'il ne se sentait pas respecté. Alors, l'orgueilleux andalou, le chapeau sur la tête, rentrait chez lui et disait: Vamos, Pura! Et ils partaient.

Leurs enfants ont grandi là, sont allés à l'école, ont appris le français, à lire et à écrire. Pourquoi et comment sont-ils arrivés ensuite dans ce quartier de la ville ? Et en ville? Je n'en ai aucune idée. Ils étaient là. Voilà tout.

Quand il ne put plus travailler dans les vergers, il trouva des petits travaux qui lui rapportaient un peu d'argent. Par exemple, il ramassait les journaux et les revues qu'il ficelait en paquets bien serrés et qu'il allait vendre à la fabrique de papier. On les lui payait au poids et il n'hésitait jamais à glisser quelques cartons bien cachés entre les revues pour les alourdir un peu.

Nous habitions un autre quartier, populaire aussi, peuplé d'espagnols aussi et d'italiens et d'autres nationalités et de marocains et même de français de France, les patos (les canards) comme on les appelait.

Nous allions les voir souvent (mes grands-parents, pas les patos). En revenant de la plage, le dimanche, on s'arrêtait voir les vieux.

Mon père garait la traction noire devant le porche et on descendait. On ne débordait pas d'enthousiasme.

Un perron de quelques marches menait à un porche ouvert sur une Cour. Deux appartements sans étages, comme tous les autres, chacun précédé d'un petit balcon, où s'installer le soir pour prendre le frais et discuter avec les voisins ou les passants. Mes grands-parents occupaient celui de droite.

Dans celui de gauche vivait une famille nombreuse aux enfants presque tous adultes dont la mère, vive, accorte et coquette, parlait un français sonore et incompréhensible. Un de ses gendres avait un prénom délicieux qui me faisait rêver: Indalecio! si étrange!

Sur les terrasses, il y avait toujours des draps en train de sécher au vent et au soleil, et devant les portes des appartements qui bordaient la cour, des fleurs en pots. Dans l'un d'eux vivait une de mes tantes avec sa fille, ma cousine, qui devait bien avoir 20 ans de plus que moi.

Cette cour était un petit monde où tout le monde se connaissait et s'entraidait. Les voisines! Las vecinas! Cela voulait tout dire! Un petit monde, bruyant, rieur, il y avait toujours des cris, des rires et des chansons, les postes de radio à plein volume, les portes ouvertes et les enfants courant entre les draps sur les terrasses...sauf pendant la sieste où s'installait un silence complet.

Au fond, à gauche, il y avait "La canarette". J'imaginais une chanteuse infatigable, un canari féminin... mais, elle venait des îles Canaries, tout simplement.

On trouvait aussi l'Alicantina, un grand mystère. Comment pouvait-elle être à la fois dans la cour et sur les boîtes de raisins secs? A Noël, ma mère achetait ces boîtes de gros raisins secs noirs et sucrés délicieux qu'on faisait tremper dans du rhum pour les gâteaux, elles étaient triangulaires et ornées du portrait d'une femme superbe cambrée dans sa robe à volants, l'éventail à la main, les cheveux noirs à peine retenus par la peineta :"L'Alicantina". D'Alicante, une marque.

La petite maison de mes grands-parents était sombre, sans doute parce que la fenêtre restait fermée pour se protéger du soleil. On entrait directement dans la salle à manger, pas très grande et encombrée : une table toujours couverte d'une toile cirée et d'un napperon, des chaises au cannage démodé et fatigué qui piquait les cuisses, une vieille armoire et deux lits qui faisaient office de canapés.

C'est là qu'était assis l'abuelo, face à la porte d'entrée, le chapeau sur la tête avec sa chemise sans col.

Il y avait 2 chambres attenantes, l'une pour mes grands-parents, l'autre pour mon oncle, vieux garçon ouvrier dans une fabrique de conserves de poisson.

Tous les samedis, il allait au Moulin de la Galette! Qu'est-ce que ça pouvait bien être? un moulin, je connaissais, une galette aussi, on en mange pour les Rois, mais un moulin de la galette?...

C'était un grand café, restaurant ou cabaret, je n'ai jamais très bien su.

Pendant les visites, il fallait rester assis sur une chaise inconfortable et écouter les grands parler. Sans comprendre un mot de ce qu'ils disaient.

En arrivant, on allait les embrasser, les joues douces de mémé, la barbe dure de l'abuelo. Elle nous donnait quelques pièces et on s'envolait vers l'épicerie du coin, toujours ouverte, pour acheter une poule en sucre chacun. Les petites poules étaient jaunes ou roses avec la crête et le bout de la queue rouge. Mon frère avalait la sienne d'un coup. Moi je grignotais d'abord la crête, puis la queue, un peu la tête, comme l'alouette, et puis je la laissais fondre dans ma bouche. Un mélange acide et sucré que je dégustais lentement.

Ensuite on rentrait, le plus lentement possible. En nous attendant, ma grand-mère avait sorti la boîte en fer avec des biscuits un peu rassis qu'on mangeait sagement. Les grands devaient boire un café au lait, le "cafe con leche" espagnol. Mon grand-père se tenait au bord de la table et de ses doigts déformés tapait un rythme, toujours le même que j'ai toujours dans la mémoire: tarata tata, tarata ta, tarata, tarata, taratatata et il racontait des blagues qui faisaient rire mon père aux éclats pendant que ma grand-mère faisait les gros yeux! Il en avait tout un répertoire et comme mon père en avait autant, ils passaient leur temps à se faire mutuellement rire.

Il avait un sens de l'humour spécial et des formules que l'on m'a rapportées, car à l'époque, je ne parlais pas espagnol. Si on lui proposait du raisin, il répondait: non merci, je n'aime pas le vin en pilules. Ou bien qu'il voulait bien de l'eau, mais très peu et seulement à l'extérieur.

Nous les voyions souvent. Petite, j'ai suivi mon grand père au jardin quand il taillait les arbres, surtout le gros figuier. Pourtant, je ne sais rien de lui. J'ai appris l'histoire de l'Espagne, bien longtemps après qu'il soit mort. Mais l'histoire de mes grand parents, je ne la connais pas. Comment se sont-ils connus? On m'a raconté que dans leur village on ne trouve que 2 noms de famille : les leurs. Pourquoi ont-ils quitté leur famille pour partir si loin? Ils ne savaient ni lire ni écrire, pourtant ils avaient des nouvelles. Comment?

Qu'ont-ils su de la guerre civile? On me parlait des "rouges" et c'est tout.

Pourtant, nous avons bien dû à un moment avoir une forme de complicité, lui et moi. Pendant un voyage en Espagne, avec mes parents, alors que je devais avoir 6 ou 7 ans, un soir à l'hôtel un monsieur me demande, en espagnol comment je m'appelle je réponds, sans aucune hésitation : Maria Fraca.(Diminutif très familier de Maria Francesca)

C'est ainsi que m'appelait mon grand père.

Et j'étais particulièrement fière de le dire, correctement, avec le bon accent.

Tout le monde s'est gentiment moqué de moi. Mais c'est bien la preuve qu'on arrivait à s'entendre lui et moi.

Aujourd'hui, je parle espagnol, je l'ai étudié, et je l'étudie encore.

Comme une main tendue vers l'abuelo, mon grand-père, cet inconnu.

©Marie Célanie

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