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Sentinelles

Publié le par Marie Célanie

Étranges créatures métalliques, dressées contre le ciel, telles des sentinelles....
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Étranges créatures métalliques, dressées contre le ciel, telles des sentinelles....

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La dame Blanche de Ledeuix

Publié le par Marie Célanie

Cela faisait déjà plus de deux ans que la propriété attendait un fermier malgré tous les avantages qu'elle présentait : les terres d'un seul tenant, en plaine, assez proche de la ville pour les écoles et les services et assez loin pour ne pas avoir à craindre l'extension citadine.

Ils avaient tout de suite été intéressés. La ferme qu'ils travaillaient ne suffisait plus. Les champs étaient éloignés les uns des autres et il devenait dangereux de conduire les vaches d'une pâture à l'autre en utilisant la route: trop de voitures, trop de camions.

Bien sûr, il faudrait changer de vallée, s'éloigner des proches avec qui ils avaient vécu jusque là... mais cela en valait la peine.

La décision fut tout de même longue et difficile à prendre. Finalement, rendez-vous fut pris avec le notaire et ils invitèrent L'Oncle.

L'Oncle était la référence familiale. Il arrivait de Bayonne par le car qui le déposait devant le calvaire au bout du chemin. Il pénétrait à grands pas dans la cour, puis dans la salle, haute silhouette noire, encore grandie par la soutane, posait son sac, ouvrait les bras, s'écriait "Adichats, vos! Qui pé ba doun?" (Bonjour, comment allez-vous). Et on se précipitait vers lui pour le fêter. Il vint donc, un soir, par le car. Au matin, il alla dire sa messe, puis ils partirent en voiture, tous les trois: l'Oncle, son frère, et le fils.

On entrait dans la ferme par une longue allée de peupliers droits et frémissants, qui menait à la maison de maître, inoccupée par les propriétaires qui vivaient à Pau. Il fallait tourner légèrement à gauche pour trouver la maison du fermier. Le notaire les attendait, prêt à leur faire visiter les lieux.

"Non, non, nous allons faire un tour sur les terres." Les deux frères partirent donc en avant: le grand ecclésiastique et le petit paysan. Ils se baissaient tous les deux, prenaient la terre à pleines mains, la soupesaient, la rejetaient, l'écrasaient entre leurs doigts, la reniflaient s'essuyaient les mains qui à la soutane, qui au pantalon et recommençaient leur manège un peu plus loin. Ils revinrent souriants " tu peux y aller, la terre est bonne, vous serez heureux, ici"

Ainsi fut-il décidé. Ils viendraient donc s'installer ici, et ils seraient heureux!

La maison était assez grande pour les abriter tous, jeunes et vieux, il y avait l'électricité dans toutes les pièces et une salle de bains avec l'eau chaude et des WC à l'intérieur.

La vie s'organisa. Les plus grands des enfants allaient à l'école au village. Le père commença tout de suite à planter le maïs. Deux ans de quasi abandon avaient laissé des traces, cela demandait du travail pour remonter l'exploitation. La mère gérait le jardin où bientôt légumes, fruits et fleurs devraient s'épanouir. Il y avait aussi le poulailler, les lapins, le cochon. Derrière la maison coulait un ruisseau on y installa des canards. La grand-mère aidait, le grand-père presqu'aveugle, s'asseyait au soleil, enrageant de ne plus pouvoir rien faire.

Tout allait bien: le temps allait vers le beau, le tracteur tournait du matin au soir, les femmes s'affairaient en chantant, les enfants...étaient des enfants turbulents, bruyants et en pleine forme, les vaches donnaient du lait, le cochon grossissait, promesse de jambons, le maïs sortait de terre et les prairies étaient magnifiques. La vie s'annonçait belle.

Mais...insidieusement, quelque chose s'insinuait. Une question lancinante...Pourquoi, oui, pourquoi cette ferme, avec toutes ses qualités, était-elle restée vide pendant 2 ans ?

Un soir, les enfants rentrèrent de l'école un peu grognons, un peu chagrinés. Pendant le repas, Joseph, un petit bonhomme tout en rondeurs et en sourires, demanda, les larmes aux yeux "C'est quoi être maudit?" Seigneur! mais de quoi tu parles! veux-tu bien te taire! " mais c'est quoi?" " C'est quoi, c'est quoi, c'est difficile à expliquer. Pourquoi tu demandes ça?" "C'est à l'école. Ils disent qu'on est maudits. Que tous ceux qui vivent ici sont maudits. Et les champs. Et les bêtes. Tout"

Les adultes se regardent, inquiets soudain. Une haleine froide s'est glissée dans la salle, sous la lampe, comme une brume qui passe sous les vêtements et qui vous glace le sang.

"Ecoute. Nous ne sommes pas maudits. Tes copains te font marcher parce que tu es nouveau, ça passera"

Cette nuit là, le sommeil ne fut pas aussi profond que d'habitude.

Quelques jours plus tard, au moment du casse-croûte, une plainte s'éleva de l'étable "C'est la Marguerite, elle doit vêler. J'y vais" Mais la Marguerite, une belle blonde bien en chair, n'en finissait pas et meuglait à fendre l'âme. On envoya vite un des garçons au village pour ramener le vétérinaire. Ils s'escrimèrent tant et plus, mais le veau ne venait pas. Il fallut aller le chercher, et quand, enfin, il fut là, il était trop tard. Il était mort. Pôvre! Et la vie reprit; un peu inquiète, cependant.

Un matin, après la traite, alors qu'ils transvasaient le lait recueilli, une odeur aigre se répandit: le lait tournait, irrémédiablement. Il était bon à jeter. Il n'y avait pas d'orage en prévision, pourtant.

A compter de ce jour, le lait tourna, systématiquement. Les habitués qui venaient tous les jours chercher leur lait, haussèrent les épaules "mes pôvres" et partirent. Du lait, ils en trouveraient ailleurs. Comment leur en vouloir?

Mais quand les pousse de maïs qui hier encore se dressaient dans les champs, vertes et vigoureuses, séchèrent et s'effritèrent d'un coup, le père ne rit plus.

Le doigt de brume glacée pénétrait partout, lentement.

La mère, qui auparavant, parcourait la maison et vaquait à toutes ses occupations en chantant, oublia ses chansons.

Après souper, toute la famille se réunissait pour la prière en commun: litanie des saints, chacun nommé, suivi d'un "Priez pour nous" rituel. Ils ne traînaient plus guère, après, pressés de se pelotonner sous l'édredon, au chaud. A l'abri. Cachés.

Joseph dormait avec son grand frère dans le même lit. Le grand en avait assez de le sentir tourner et retourner toute la nuit, de l'entendre geindre et pleurnicher tout bas. Il avait essayé de le rassurer. Mais il n'était pas bien grand, lui non plus. Et Joseph avait peur.

La nuit, quand toute la famille dormait, lui restait éveillé. Il écoutait. Les bruits. Il reconnaissait les bruits de la maison qui craquait, les volets qui jouaient un peu. Mais il y en avait d'autres. D'autres qu'il ne reconnaissait pas. Dehors, il y avait des bruits. Il n'osait pas bouger, les yeux ouverts dans le noir.

Le hurlement le fit sursauter. Il se cacha sous le gros édredon rouge. Mais le hurlement reprit. Il courut à la chambre de ses parents.

"Papa! Maman! Quelqu'un crie dehors! Il faut l'aider! Il crie! Il hurle!"

Le père se leva "Qué bas droumi, Joseph (vas dormir, Joseph)C'est un hibou, tu ne l'as pas reconnu? Il y en a dans le bois et ils chassent la nuit. Ce n'est rien, pichonet. Tu peux me croire, c'est un hibou.

Joseph voulut bien reconnaître que ce pouvait être un hibou. mais tout de même, si fort et si près de la maison. Tout de même...

"Et les volets, papa, tu les entends? ils battent et on dirait qu'une branche les gratte. Sauf qu'il n'y a pas de vent et aucun arbre ne les touche"

"Je les attacherai demain, il doit y avoir un peu de jeu. Ce n'est rien. Qué bas droumi"

Joseph retourna se cacher sous l'édredon en soupirant. Il aurait voulu pouvoir se boucher les oreilles pour ne plus rien entendre. Car les hiboux, si c'était bien des hiboux, avaient dû organiser une réunion autour de la maison: les hurlements continuaient de plus belle. Ces cris le terrifiaient. Il se sentait glacé des pieds à la tête. Et les volets qui continuaient leur sarabande infernale. Qui était donc là dehors à frapper ainsi? Quelque chose était là. Il le sentait. Il sentait un froid intense se répandre dans la maison, un froid vivant qui pénétrait sous l'édredon. Le feu s'était éteint en bas. Quelque chose glissait devant ses yeux ouverts. une forme se dessinait devant la fenêtre. Plus sombre que la nuit. Elle avançait entre le lit et la commode. Vers la porte. Vers l'escalier.

Joseph se leva et descendit. La salle était vide. Il ouvrit la porte et s'arrêta. Ebloui.

La lune éclairait la nuit, froide et blanche, magique. Il sortit, étonné et s'approcha du ruisseau qui l'attirait. Une brume épaisse se formait, s'élevait, et devant ses yeux effrayés une femme en émergea: fantôme blanc et froid qui étendait ses bras démesurés en murmurant des paroles incompréhensibles. Son doigt désignait le bois sur la colline. Elle flotta un moment au dessus des champs avant de s'évanouir.

Joseph était pétrifié. Il avait froid. il s'aperçut qu'il était sorti pieds nus, et maintenant que la lune s'était cachée derrière un nuage, il n'y avait plus rien de magique. C'était la nuit noire. Vite, il fallait rentrer.

Il hurla en voyant une forme s'avancer vers lui.

"Qué souy you, nayes pas pàur(C'est moi, n'aies pas peur)Qu'est-ce que tu fais, là dehors?"

"Mémé! Mémé! j'ai peur ... et j'ai fait pipi dans mon pyjama! Maman va me tirer les oreilles"

"sayt tassi, mainatge" (viens là mon petit)Mémé enveloppa Joseph dans un châle, tout contre elle, et l'entraîna dans la maison.

Le grand frère aussi s'était réveillé, elle l'envoya chercher un pyjama propre. Et ne réveille pas papa et maman. "Ils sont réveillés. André a encore des coliques et il pleure, et maman aussi, je crois"

Ils s'assirent un instant dans la cuisine pour écouter ce que Joseph avait à dire. La grand-mère fronçait les sourcils, inquiète. Le bébé avait des coliques sans arrêt, le grand-père n'allait pas fort. Il semblait se laisser aller doucement vers la fin. Et à présent ceci! Que faire?

D'abord calmer les enfants. Elle alla chercher la boîte ronde qu'elle cachait dans sa chambre et leur donna un berlingot poisseux à chacun. "Voilà. Au lièyt adaro! No hasin pas brut! (Au lit à présent! Ne faites pas de bruit!)Qué bedaram douma(on verra demain). Allez! Zou!"

Si les garçons s'endormirent, elle ne dormit guère. Cette malédiction...si c'était vrai? Elle égrenait son chapelet doucement.

Au matin, il faisait si beau qu'ils faillirent tout oublier. Mais Joseph veillait "Il faut qu'on parle"

Certes, il faut qu'on parle. Joseph raconta encore sa peur, la dame blanche du ruisseau, la lune, les formes noires dans la nuit.

A la lumière du jour tout paraissait irréel et invraisemblable. Et les parents auraient aimé en sourire gentiment comme d'un conte pour enfants.

Mais la grand-mère, la grand-mère, ne l'entendait pas de cette oreille. La damiselo, elle ne l'avait pas vue. Mais elle avait senti quelque chose en sortant de la maison. elle énuméra les problèmes qui se succédaient et ces 2 ans sans fermier, il y a quelque chose. Il faut chercher et trouver. Sinon nous perdrons tout ce que nous avons.

L'argument pesait son poids. Père et mère décidèrent d'interroger les voisins. peut-être ailleurs y avait-il du maïs malingre, du lait qui tournait, des veaux mort nés et des bébés malades?

Cela rassura un peu les enfants. Et le père et le grand-père partirent interroger les voisins, après le goûter et avant la traite.

Joseph les guettait, perché sur un mur. Dès qu'il vit la voiture s'engager dans l'allée de peupliers, il appela tout le monde "les voilà! les voilà!"

"Alors! Papa, Pépée, alors, ils ont dit quoi les voisins?"

Le père et le grand père attendirent que tous soient réunis dans la salle.

"Alors, pas grand-chose. Aucune vache malade nulle part , pas de maïs dévasté. Mais ils nous ont donné beaucoup de conseils. On commence demain."

"Douma!Douma! pfuu!" Joseph ronchonnait en allant se coucher. "Et si la sarabande recommence? Hein? On fait quoi, Hein?" "On dort" lui dit son grand frère, agacé.

Immobile dans son lit, il n'osait pas bouger, craignant à chaque instant que reprennent les hululements sinistres et les grattements aux volets. Mais rien ne se passa, et il finit par s'endormir.

Au matin, comme promis, les voisins arrivèrent. Ils avaient expliqué la veille que le maïs se laissait envahir par les mauvaises herbes et les désherbants n'y suffisaient pas . " Faut de l'huile de coude, mon gars. C'est pour ça qu'il n'a pas tenu, l'autre. Trop feignant. Tu vois, à présent, tu n'auras plus qu'à recommencer régulièrement et ton maïs va repartir. Et pour le lait, appelle le vétérinaire. C'est un jeune qui sort des écoles. Il t'aidera"

Le vétérinaire se déplaça et vint examiner les vaches, l'étable et toute l'installation. Il isola une vache malade: "il ne faut pas mélanger son lait à celui des autres; on va désinfecter tous les récipients à fond et vous n'aurez plus d'ennuis. Le veau, le veau...ça arrive des accidents. Il n'y en n'a pas eu d'autres? Eh bien tout va bien, allez!"

On nettoya, récura de fond en comble chaque seau, chaque broc. Et on attendit la traite. Effectivement... Plus d'odeur aigre, plus de grumeaux, le lait épais répandait son odeur chaude dans l'étable. ils se regardèrent, heureux. Pourquoi aller chercher des histoires de revenants, de malédiction, de Dame Blanche? Alors que tout était si simple?

Le père appela Joseph. "Viens avec moi"

Il l'emmena derrière la maison et lui dit: "regarde, tu vois tous ces trous au sol, près du mur? Ce sont des entrées de terriers. Quand tu montes au grenier, tu les entends les galopades des souris? Elles étaient bien tranquilles pendant 2 ans. On les dérange, alors elles se sauvent et les hiboux les chassent. Quand il n'y en aura pus, ils ne viendront plus."

"Tu crois vraiment?" "Tu verras"

Et les choses s'arrangèrent lentement. Même le bébé André se remettait de ses coliques.

Bien sûr, le grand-père s'affaiblissait, mais là il n'y avait rien à faire et la malédiction n'y était pour rien.

La vie reprit son cours. La ferme prospérait, tenant toutes ses promesses. Et la lune brillait la nuit sans éveiller la damiselo du ruisseau. Finalement, ils n'y pensèrent plus. Sauf Joseph qui ne savait plus s'il avait rêvé ou non.

Un matin, comme tous les matins, le père ouvrit la porte de la salle pour aller soigner les bêtes, et il s'arrêta, médusé. Devant lui se dressait un pied de maïs à pleine maturité, là où la veille il n'y avait que du gravier.

Quelque part, au loin, hulula un hibou. Un frémissement passa dans l'air, les poules s'agitèrent, les vaches meuglèrent, et il crut entendre, vers le ruisseau un léger rire, comme une cascade...Puis plus rien.

©Marie Célanie

Cette histoire est un pur produit de mon imagination. Mais si certains croient y reconnaître quelque lieu ou personne, il n'aura pas tort!

La dame Blanche de Ledeuix

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CEVILLETTE

Publié le par Marie Célanie

CEVILLETTE

Et Cric! et Crac! Misticric! Misticrac! Est-ce que la cour dort? Non, La cour ne dort pas!

Voici l'histoire de Cévillette qu'on raconte aux petits enfants désordiers de la Guadeloupe.

En tan lontan.......

Sur l'île de la Guadeloupe, il y a bien longtemps maintenant, vivait une femme, nommée Cévillette. Cévillete et c'est tout, les esclaves n'ont pas de noms de famille.

Cévillette vivait sur une plantation, dans une petite case, comme les autres, avec ses 3 petits garçons. Les pères avaient disparu depuis longtemps.

Cévillette était une belle mulâtresse aux longs cheveux noirs, frisés, à la peau couleur de cannelle et aux grands yeux liquides. Sa bouche souriait malgré sa vie dure.

Cévillette travaillait dans les champs et cela lui convenait. Elle n'aurait pas aimé être "négresse bitacion" pour nettoyer la maison des maîtres et vider leurs ordures.

Le matin, au pipirit chantant, elle faisait couler une eau de café avant de commencer sa journée qu'elle passait dans les champs de canne à sucre avec les autres esclaves sous le fouet du géreur, qui surveillait, juché sur son cheval.

Le soir, ils rentraient fourbus et cultivaient leurs petits jardins dont les récoltes permettaient d'améliorer les haricots secs, viande et poisson salés et farine qui leur étaient distribués. Chacun faisait pousser légumes, racines, fruits, herbes.

En plus de ça, Cévillette cultivait d'autres herbes: celles qui soulagent les maux de ventre des femmes, les douleurs de l'accouchement, elle fabriquait quelques onguents pour délasser les muscles fatigués du travail de la canne. Mais, attention! Cévillette n'était pas une sorcière! Ah! ça non!

Le dimanche, pour aller à la messe, elle lavait ses 3 garçons à l'eau fraîche de la rivière et les habillait proprement. Elle mettait la seule de ses robes qui ne soit pas trop délavée ni déchirée, pressait une goutte de jus de citron dans ses yeux pour les faire briller, coiffait ses cheveux et y plantait une fleur d'hibiscus. Et en route!

Avant de partir, elle mettait à tremper les haricots rouges qu'elle ferait cuire en rentrant, avec un morceau d'igname ou 2 patates rouges, un morceau de lard et des oignons. En chemin, ils ramasseraient quelques mangues pour le dessert.

Ainsi allait la vie. Le soir, elle s'asseyait sur les marches de sa case et fumait sa pipe, laissant les enfants jouer avec les autres petits de la rue case nègres.

Un matin, comme tous les autres matins, après avoir serré 3 cassaves dans un chiffon, arrangé son mouchoir de tête, mis son chapeau de paille, sur sa tête, elle prit sa houe et partit aux champs en disant aux petits " cé timoun la, ay en case a Man Titine"

Comme chaque jour, les enfants encore trop petits pour travailler, restaient chez Man Titine.

Quand le soir tomba, les travailleurs rentrèrent et Cévillette appela ses enfants. Mais un silence de plomb lui répondit. Man Titine ne savait rien. La case était vide : plus d'enfants. Elle courut partout, appelant, criant, sans réponse. Elle osa même interpeller le géreur qui lâcha: "pitit aw, maitla pren'yo pour vend'yo" Vendus! Le maître les avait vendus!

Ses 3 petits si beaux, cé bel tiptiit, elle ne les reverrait plus jamais. Cévillette se traînait de case en case, dans les champs. Elle les appelait encore et encore, risquant le fouet et plus encore.

Puis elle disparut. Avec elle disparurent un cheval et une charrette.

Nul ne sut jamais où elle partit. Rejoindre les marrons? Se terrer dans un trou et mourir? Elle disparut et c'est tout.

Mais la nuit......

Plocotoc, plocotoc, plocotoc, zwin, zwin, zwin,

Une vieille charrette aux roues grinçantes attelée à un vieux cheval, conduite par une femme aux longs cheveux noirs surgit de la nuit. Par les mornes et les savanes, elle va, insensible, elle suit sa route, des Deux mamelles à la Pointe des Châteaux, de Saint François jusqu'à la Basse Terre passe le sinistre cortège.

C'est Cévillette qui cherche ses enfants et se lamente "Ou la ou yé bel tipitit? Ou la ou yé? Pitit en moin, vini"

Et Cévillette ramasse dans sa charrette tous les enfants qu'elle trouve dehors la nuit: les enfants perdus, mais aussi les turbulents, les insolents, les paresseux, les bêtisiers qui sont punis, à la porte de leurs maisons. Elle les ramasse et fouette, cocher! La charrette, plocotoc, plocotoc, plocotoc, zwin, zwin, zwin, s'envole comme un soukounian.

Elle vole sur les mornes et les savanes, sur les bourgs endormis, sur les bananiers et les champs de canne qui bruissent à son passage.

Et les enfants terrifiés, se taisent au fond de la charrette.

Elle tourne toute la nuit et au matin, elle les dépose là où elle les a enlevés.

Et plocotoc, plocotoc, plocotoc, zwin, zwin, zwin, disparue Cévillette!

©Marie Célanie

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