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Poisson d'avril

Publié le par Marie Célanie

1er avril.

Le grand jour était enfin arrivé!

Les derniers mois s'étaient traînés interminablement. Bien sûr qu'elle le savait, qu'il était de son intérêt d'attendre le meilleur moment pour partir. Ça n'empêchait pas l'impatience. Elle avait consulté tous les organismes concernés, et la réponse était claire: dans son cas, pour toucher un montant de retraite correct, elle devait attendre le 1er avril, à 65 ans et 4 mois. Et on y était! Enfin!

Elle avait accompli toutes les démarches, rassemblé toutes les pièces demandées, et aujourd'hui, elle partait. Enfin!

Il faisait un joli soleil printanier, un peu frais encore, mais déjà joyeux, après les pluies de l'hiver. Les arbres étaient en fleurs, les premiers bourgeons éclataient, de ce vert tendre du printemps. Elle se sentait au diapason avec la nature: prête à refleurir. Et gare à celui qui lui parlerait de son âge .....

Elle quittait sans regrets un travail devenu fastidieux et un mode de vie de toujours plus fatigant.

Chaque matin et chaque soir elle passait une heure, et parfois plus, dans les transports en commun. Même si elle avait toujours une place assise, elle en ressentait de plus en plus la fatigue. De plus, elle avait une correspondance en cours de route. S'il pleuvait, elle était trempée, s'il faisait froid, rien ne parvenait à la réchauffer et s'il faisait chaud, elle cuisait à petit feu dans les wagons chauffés à blanc au soleil. Dernier jour de cette corvée! Ah! Non! Elle ne regretterait pas les trains de banlieue, jamais à l'heure, toujours entre une grève et un épisode de travaux, ceci justifiant les retards, les arrêts ou même les suppressions surprises qui ajoutaient facilement un quart d'heure à votre temps de trajet. Un jour, elle avait même dû prendre un taxi pour arriver au bureau: suppression de tous les trains pendant deux heures! Fini tout ça!

Donc, elle monta dans le train pour la dernière fois. Regarda encore le paysage de maisons de banlieue, petits pavillons aux jardins bien soignés, barres d'immeubles aux fenêtres ouvertes sur la voie. Parfois, par une trouée, on apercevait au loin Paris: le Sacré Cœur, la Tour Eiffel, la Tour Montparnasse. Décidément, c'était une belle journée pour partie.

Les semaines précédentes, elle avait débarrassé son bureau de toutes ses affaires personnelles.

Ces dernières années avaient pesé leur poids. Ses collègues, arrivés en même temps qu'elle ou un peu avant, étaient partis, les uns après les autres, remplacés par des jeunes gens dynamiques avec qui elle n'avait pas grand-chose en commun. Quelquefois, elle avait même du mal à comprendre ce qu'ils disaient et de quoi ils parlaient: trop de termes techniques, trop d'anglicismes. Au début, elle avait essayé de discuter avec eux, de choses et d'autres et de ce qu'ils avaient en commun: leur travail. Quand elle se rendit compte que le silence se faisait à son entrée dans une pièce ou que ses remarques étaient accueilles par des sourires en coin et des regards moqueurs, elle avait arrêté les frais. Il n'y avait pas à proprement parler de mauvaise ambiance, personne en la traitait méchamment. Deux univers se côtoyaient, le sien et le leur. Voilà tout. Elle avait fini par s'en accommoder. Mais elle s'ennuyait, son travail ne la passionnait plus, et elle avait hâte de partir.

Quelques jours plus tôt, elle avait annoncé qu'elle offrirait un pot, le 1er avril, pour son départ à la retraite. Avec jubilation, elle avait noté les regards affolés, les conciliabules: évidemment, pot signifiait cadeau et personne n'y avait pensé! Petite vengeance tellement subtile que personne ne la prit pour telle! Elle avait d'ailleurs, vicieusement prévu un pot royal : champagne, foie gras, canapés et amuses bouches sucrés et salés, le tout commandé chez un traiteur qui viendrait livrer et mettre en place. Elle se réjouissait en pensant: vous allez voir comment fonctionnent les vieux, petits morveux! Elle en riait d'avance!

Elle s'en amusa encore plus quand elle vit les regards désolés devant le magnifique buffet installé dans la salle de réunion. Ils n'avaient pas prévu de rester longtemps et regrettaient déjà de devoir partir si vite: le train les enfants, on les attendait etc.. elle souriait et disait: "mais bois au moins un verre à ma santé"

Ce qu'ils firent.

Le patron se gratta la gorge pour réclamer leur attention, il allait faire un petit discours d'adieu, et il se lança dans l'historique de ses fonctions. Elle s'approcha et lui dit gentiment: "Faisons simple. Souhaitez-moi bonne chance" Il éclata de rire, l'embrassa et lui dit "on vous regrettera, vous savez"

Peut-être...

Puis il lui offrit un cadeau au nom de l'entreprise: une tablette!!!! le modèle le plus récent!!!!

Elle s'exclama, feignant la surprise et le contentement. Qu'allait-elle bien pouvoir faire de ce truc? Le donner à l'une de ses petites filles, sans doute.

Les collègues s'approchèrent, un peu gênés, un paquet dans les mains:

"Un souvenir , pour te rappeler tous les bons moments passés ensembles"

" Merci, que c'est gentil" Et elle les embrassa, affectueusement car elle les aimait bien, finalement. Ce n'était pas de leur faute s'ils étaient jeunes...

Elle ouvrit le paquet en souriant. Elle pensait : ils ont dû se casser la tête pour trouver une idée!

Elle y trouva une bouteille d'excellent whisky (son péché mignon), un abonnement pour 2 personnes au Musée du Louvre et un autre pour le Centre Pompidou;

"Comme ça, si tu t'ennuies pendant ta retraite, tu pourras soit te bourrer la gueule soit aller au Musée" Vaste programme....

Elle les regarda, émue. Ils souriaient, contents d'eux; Et ils pouvaient l'être! Elle les embrassa, encore, en les remerciant, presque gênée, maintenant.

Quand les derniers partirent, ils lui dirent:"T'embêtes pas avec la salle, on s'en occupera demain"

Elle était ravie.

Et elle reprit son train, en sens inverse, pour la dernière fois.

Elle se sentait merveilleusement bien, sereine, en paix, en descendant du train. Elle marchait lentement, pensant au temps libéré qui l'attendait. Elle avait établi un programme précis. D'abord, dans quelques jours, elle partirait faire un Tour de France de tous ses amis et parents, neveux, nièces à qui elle n'avait jamais le temps de rendre visite. Cela l'occuperait environ 3 semaines, ce qui la mènerait fin mai. Elle aurait bien besoin à ce moment là de se poser et elle s'occuperait de la maison: il y avait beaucoup à réorganiser, des achats à faire qu'elle remettait sans cesse. Par exemple, il faudrait changer les meubles de jardin et les parasols. Peut-être aussi le barbecue. Refaire les peintures?

Elle était presqu'arrivée chez elle lorsqu'elle entendit un bruit de pas. On courait derrière elle. Perdue dans ses pesées, elle n'y fit pas attention.

Quelqu'un l'immobilisa par derrière pour lui voler son sac en le tirant violemment. Cela se passa très vite. On la poussa et elle reçut un coup derrière la tête. En tombant, son crâne heurta le trottoir. Elle eut le temps de penser"1er avril" avant de perdre connaissance.

Définitivement.

©Marie Célanie

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Corinne Mahé 04/09/2016 21:19

beaucoup de monde derrière "elle" tellement qu'on s'y reconnait! Tu as vraiment une belle plume et quant au fond, habituée désormais à ce mélange de tendresse et de cynisme réaliste, je voyais la fin se dessiner au fil des phrases ... à part cela, encore quelques textes et tu pourras publier ton recueil de nouvelles ... bises