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CEVILLETTE

Publié le par Marie Célanie

CEVILLETTE

Et Cric! et Crac! Misticric! Misticrac! Est-ce que la cour dort? Non, La cour ne dort pas!

Voici l'histoire de Cévillette qu'on raconte aux petits enfants désordiers de la Guadeloupe.

En tan lontan.......

Sur l'île de la Guadeloupe, il y a bien longtemps maintenant, vivait une femme, nommée Cévillette. Cévillete et c'est tout, les esclaves n'ont pas de noms de famille.

Cévillette vivait sur une plantation, dans une petite case, comme les autres, avec ses 3 petits garçons. Les pères avaient disparu depuis longtemps.

Cévillette était une belle mulâtresse aux longs cheveux noirs, frisés, à la peau couleur de cannelle et aux grands yeux liquides. Sa bouche souriait malgré sa vie dure.

Cévillette travaillait dans les champs et cela lui convenait. Elle n'aurait pas aimé être "négresse bitacion" pour nettoyer la maison des maîtres et vider leurs ordures.

Le matin, au pipirit chantant, elle faisait couler une eau de café avant de commencer sa journée qu'elle passait dans les champs de canne à sucre avec les autres esclaves sous le fouet du géreur, qui surveillait, juché sur son cheval.

Le soir, ils rentraient fourbus et cultivaient leurs petits jardins dont les récoltes permettaient d'améliorer les haricots secs, viande et poisson salés et farine qui leur étaient distribués. Chacun faisait pousser légumes, racines, fruits, herbes.

En plus de ça, Cévillette cultivait d'autres herbes: celles qui soulagent les maux de ventre des femmes, les douleurs de l'accouchement, elle fabriquait quelques onguents pour délasser les muscles fatigués du travail de la canne. Mais, attention! Cévillette n'était pas une sorcière! Ah! ça non!

Le dimanche, pour aller à la messe, elle lavait ses 3 garçons à l'eau fraîche de la rivière et les habillait proprement. Elle mettait la seule de ses robes qui ne soit pas trop délavée ni déchirée, pressait une goutte de jus de citron dans ses yeux pour les faire briller, coiffait ses cheveux et y plantait une fleur d'hibiscus. Et en route!

Avant de partir, elle mettait à tremper les haricots rouges qu'elle ferait cuire en rentrant, avec un morceau d'igname ou 2 patates rouges, un morceau de lard et des oignons. En chemin, ils ramasseraient quelques mangues pour le dessert.

Ainsi allait la vie. Le soir, elle s'asseyait sur les marches de sa case et fumait sa pipe, laissant les enfants jouer avec les autres petits de la rue case nègres.

Un matin, comme tous les autres matins, après avoir serré 3 cassaves dans un chiffon, arrangé son mouchoir de tête, mis son chapeau de paille, sur sa tête, elle prit sa houe et partit aux champs en disant aux petits " cé timoun la, ay en case a Man Titine"

Comme chaque jour, les enfants encore trop petits pour travailler, restaient chez Man Titine.

Quand le soir tomba, les travailleurs rentrèrent et Cévillette appela ses enfants. Mais un silence de plomb lui répondit. Man Titine ne savait rien. La case était vide : plus d'enfants. Elle courut partout, appelant, criant, sans réponse. Elle osa même interpeller le géreur qui lâcha: "pitit aw, maitla pren'yo pour vend'yo" Vendus! Le maître les avait vendus!

Ses 3 petits si beaux, cé bel tiptiit, elle ne les reverrait plus jamais. Cévillette se traînait de case en case, dans les champs. Elle les appelait encore et encore, risquant le fouet et plus encore.

Puis elle disparut. Avec elle disparurent un cheval et une charrette.

Nul ne sut jamais où elle partit. Rejoindre les marrons? Se terrer dans un trou et mourir? Elle disparut et c'est tout.

Mais la nuit......

Plocotoc, plocotoc, plocotoc, zwin, zwin, zwin,

Une vieille charrette aux roues grinçantes attelée à un vieux cheval, conduite par une femme aux longs cheveux noirs surgit de la nuit. Par les mornes et les savanes, elle va, insensible, elle suit sa route, des Deux mamelles à la Pointe des Châteaux, de Saint François jusqu'à la Basse Terre passe le sinistre cortège.

C'est Cévillette qui cherche ses enfants et se lamente "Ou la ou yé bel tipitit? Ou la ou yé? Pitit en moin, vini"

Et Cévillette ramasse dans sa charrette tous les enfants qu'elle trouve dehors la nuit: les enfants perdus, mais aussi les turbulents, les insolents, les paresseux, les bêtisiers qui sont punis, à la porte de leurs maisons. Elle les ramasse et fouette, cocher! La charrette, plocotoc, plocotoc, plocotoc, zwin, zwin, zwin, s'envole comme un soukounian.

Elle vole sur les mornes et les savanes, sur les bourgs endormis, sur les bananiers et les champs de canne qui bruissent à son passage.

Et les enfants terrifiés, se taisent au fond de la charrette.

Elle tourne toute la nuit et au matin, elle les dépose là où elle les a enlevés.

Et plocotoc, plocotoc, plocotoc, zwin, zwin, zwin, disparue Cévillette!

©Marie Célanie

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Lekris 05/03/2016 20:57

A. dan istoila cé ti mounela té ka halé cabretla toutlannuite. Fo pa yo té rété dewo lè ou vwè soley couché.
Un vrai morceau de vie d'une réalité pas si éloignée. Abolition de l'esclavage en 1848.

Marie-Françoise Saulue-Laborde 05/03/2016 21:03

En ka fé sa en vlé évé istoila, Missié. Merci!