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EL ABUELO

Publié le par Marie Célanie

EL ABUELO

En parlant de lui, on disait laouelo. On l'appelait grand-père. Et pour ma mère, c'était opa.

C'était un vieux monsieur au visage profondément ridé et à la voix rocailleuse. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vu rire, mais ses yeux bleus pétillaient de malice.

Il ne parlait pas français. ou très peu. Et tous ses petits enfants étaient ses "chérrricoco". Et pour ma grand-mère, les "pitichirrrri"

Ils habitaient dans un autre quartier de la ville, populaire, comme on dit. Quand j'y pense, il me semble qu'il n'y vivait que des espagnols. C'est en tout cas ce que je croyais.

Mes grand parents venaient d'Espagne. Ils avaient quitté leur petit village accroché à la montagne, près de Malaga et avaient traversé la Méditerranée pour rejoindre l'Algérie. Pour travailler, et pour avoir de quoi manger. Ils étaient très jeunes tous les deux, tout juste mariés.

Comment sont-ils partis? El barco, c'était un bateau? à voile? à vapeur, une grosse barque comme les migrants d'aujourd'hui? A part leur langue, que leur restait-il de l'Espagne? Qu'ont-ils emporté avec eux? Personne ne peut répondre, à présent, ils sont tous morts depuis longtemps. Mais je crois que leur Espagne était une Espagne de misère et de faim.

Ils se sont déplacé plusieurs fois, changeant de patrons, pour finalement arriver au Maroc. Là aussi, ils ont bougé beaucoup avec leurs 6 enfants.

Je ne me souviens que d'un nom : les Zenata. Un nom de plage, pour nous, le nom d'une tribu berbère et de son territoire, propriété d'un colon, sans doute, pour qui travaillait mon grand-père. Mon grand-père était un ouvrier agricole, analphabète, spécialiste des arbres fruitiers et des greffes. Travailleur, mais la tête près du bonnet et toujours prêt à faire ses valises dès qu'il ne se sentait pas respecté. Alors, l'orgueilleux andalou, le chapeau sur la tête, rentrait chez lui et disait: Vamos, Pura! Et ils partaient.

Leurs enfants ont grandi là, sont allés à l'école, ont appris le français, à lire et à écrire. Pourquoi et comment sont-ils arrivés ensuite dans ce quartier de la ville ? Et en ville? Je n'en ai aucune idée. Ils étaient là. Voilà tout.

Quand il ne put plus travailler dans les vergers, il trouva des petits travaux qui lui rapportaient un peu d'argent. Par exemple, il ramassait les journaux et les revues qu'il ficelait en paquets bien serrés et qu'il allait vendre à la fabrique de papier. On les lui payait au poids et il n'hésitait jamais à glisser quelques cartons bien cachés entre les revues pour les alourdir un peu.

Nous habitions un autre quartier, populaire aussi, peuplé d'espagnols aussi et d'italiens et d'autres nationalités et de marocains et même de français de France, les patos (les canards) comme on les appelait.

Nous allions les voir souvent (mes grands-parents, pas les patos). En revenant de la plage, le dimanche, on s'arrêtait voir les vieux.

Mon père garait la traction noire devant le porche et on descendait. On ne débordait pas d'enthousiasme.

Un perron de quelques marches menait à un porche ouvert sur une Cour. Deux appartements sans étages, comme tous les autres, chacun précédé d'un petit balcon, où s'installer le soir pour prendre le frais et discuter avec les voisins ou les passants. Mes grands-parents occupaient celui de droite.

Dans celui de gauche vivait une famille nombreuse aux enfants presque tous adultes dont la mère, vive, accorte et coquette, parlait un français sonore et incompréhensible. Un de ses gendres avait un prénom délicieux qui me faisait rêver: Indalecio! si étrange!

Sur les terrasses, il y avait toujours des draps en train de sécher au vent et au soleil, et devant les portes des appartements qui bordaient la cour, des fleurs en pots. Dans l'un d'eux vivait une de mes tantes avec sa fille, ma cousine, qui devait bien avoir 20 ans de plus que moi.

Cette cour était un petit monde où tout le monde se connaissait et s'entraidait. Les voisines! Las vecinas! Cela voulait tout dire! Un petit monde, bruyant, rieur, il y avait toujours des cris, des rires et des chansons, les postes de radio à plein volume, les portes ouvertes et les enfants courant entre les draps sur les terrasses...sauf pendant la sieste où s'installait un silence complet.

Au fond, à gauche, il y avait "La canarette". J'imaginais une chanteuse infatigable, un canari féminin... mais, elle venait des îles Canaries, tout simplement.

On trouvait aussi l'Alicantina, un grand mystère. Comment pouvait-elle être à la fois dans la cour et sur les boîtes de raisins secs? A Noël, ma mère achetait ces boîtes de gros raisins secs noirs et sucrés délicieux qu'on faisait tremper dans du rhum pour les gâteaux, elles étaient triangulaires et ornées du portrait d'une femme superbe cambrée dans sa robe à volants, l'éventail à la main, les cheveux noirs à peine retenus par la peineta :"L'Alicantina". D'Alicante, une marque.

La petite maison de mes grands-parents était sombre, sans doute parce que la fenêtre restait fermée pour se protéger du soleil. On entrait directement dans la salle à manger, pas très grande et encombrée : une table toujours couverte d'une toile cirée et d'un napperon, des chaises au cannage démodé et fatigué qui piquait les cuisses, une vieille armoire et deux lits qui faisaient office de canapés.

C'est là qu'était assis l'abuelo, face à la porte d'entrée, le chapeau sur la tête avec sa chemise sans col.

Il y avait 2 chambres attenantes, l'une pour mes grands-parents, l'autre pour mon oncle, vieux garçon ouvrier dans une fabrique de conserves de poisson.

Tous les samedis, il allait au Moulin de la Galette! Qu'est-ce que ça pouvait bien être? un moulin, je connaissais, une galette aussi, on en mange pour les Rois, mais un moulin de la galette?...

C'était un grand café, restaurant ou cabaret, je n'ai jamais très bien su.

Pendant les visites, il fallait rester assis sur une chaise inconfortable et écouter les grands parler. Sans comprendre un mot de ce qu'ils disaient.

En arrivant, on allait les embrasser, les joues douces de mémé, la barbe dure de l'abuelo. Elle nous donnait quelques pièces et on s'envolait vers l'épicerie du coin, toujours ouverte, pour acheter une poule en sucre chacun. Les petites poules étaient jaunes ou roses avec la crête et le bout de la queue rouge. Mon frère avalait la sienne d'un coup. Moi je grignotais d'abord la crête, puis la queue, un peu la tête, comme l'alouette, et puis je la laissais fondre dans ma bouche. Un mélange acide et sucré que je dégustais lentement.

Ensuite on rentrait, le plus lentement possible. En nous attendant, ma grand-mère avait sorti la boîte en fer avec des biscuits un peu rassis qu'on mangeait sagement. Les grands devaient boire un café au lait, le "cafe con leche" espagnol. Mon grand-père se tenait au bord de la table et de ses doigts déformés tapait un rythme, toujours le même que j'ai toujours dans la mémoire: tarata tata, tarata ta, tarata, tarata, taratatata et il racontait des blagues qui faisaient rire mon père aux éclats pendant que ma grand-mère faisait les gros yeux! Il en avait tout un répertoire et comme mon père en avait autant, ils passaient leur temps à se faire mutuellement rire.

Il avait un sens de l'humour spécial et des formules que l'on m'a rapportées, car à l'époque, je ne parlais pas espagnol. Si on lui proposait du raisin, il répondait: non merci, je n'aime pas le vin en pilules. Ou bien qu'il voulait bien de l'eau, mais très peu et seulement à l'extérieur.

Nous les voyions souvent. Petite, j'ai suivi mon grand père au jardin quand il taillait les arbres, surtout le gros figuier. Pourtant, je ne sais rien de lui. J'ai appris l'histoire de l'Espagne, bien longtemps après qu'il soit mort. Mais l'histoire de mes grand parents, je ne la connais pas. Comment se sont-ils connus? On m'a raconté que dans leur village on ne trouve que 2 noms de famille : les leurs. Pourquoi ont-ils quitté leur famille pour partir si loin? Ils ne savaient ni lire ni écrire, pourtant ils avaient des nouvelles. Comment?

Qu'ont-ils su de la guerre civile? On me parlait des "rouges" et c'est tout.

Pourtant, nous avons bien dû à un moment avoir une forme de complicité, lui et moi. Pendant un voyage en Espagne, avec mes parents, alors que je devais avoir 6 ou 7 ans, un soir à l'hôtel un monsieur me demande, en espagnol comment je m'appelle je réponds, sans aucune hésitation : Maria Fraca.(Diminutif très familier de Maria Francesca)

C'est ainsi que m'appelait mon grand père.

Et j'étais particulièrement fière de le dire, correctement, avec le bon accent.

Tout le monde s'est gentiment moqué de moi. Mais c'est bien la preuve qu'on arrivait à s'entendre lui et moi.

Aujourd'hui, je parle espagnol, je l'ai étudié, et je l'étudie encore.

Comme une main tendue vers l'abuelo, mon grand-père, cet inconnu.

©Marie Célanie

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El Niño 26/06/2016 21:13

Bravo pour ce texte sensible sur des racines qui méritent d'être entretenues

Marie-Françoise Saulue-Laborde 26/06/2016 21:40

Mais tu l'as lu 2 fois! C'est presqu'une addiction! c'est vrai qu'il faut se souvenir et transmettre§
Merci de ta visite

El Niño 26/06/2016 08:27

Très beau texte sur des racines que l'on a tout en les cherchant ....

Maria Boucher 15/12/2015 10:02

Me encanto tu articulo, que bien lo cuentas,un abrazo!

Marie-Françoise Saulue-Laborde 15/12/2015 19:48

Muchas gracias!

Corinne Mahé 13/12/2015 23:19

comme Camus !

Marie-Françoise Saulue-Laborde 13/12/2015 23:29

Trop d'honneur! merci Corinne, je savoure