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LA BULLE 1 ET 2

Publié le par Marie-Françoise Saulue-Laborde

La Bulle1 (Elle)

par Marie Célanie

La plage se méritait.

Il fallait quitter la ville et rouler en voiture une bonne demi heure. La route, côtière, suivait le bord de mer, épousant ses courbes. Ce n'était pas une côte découpée ni rocheuse, la mer paressait dans des criques sablonneuses et de ce côté, les plages n'étaient pas vraiment fréquentées, surtout en semaine. La route, pratiquement déserte s'étirait sous le soleil.

Rien ne signalait la plage : à peine un petit morceau de terre nue, au bord de la route, passait pour un parking.

C'est là qu'ils laissaient la voiture.

Il fallait ensuite traverser une étendue pierreuse et sèche. La terre brûlante qui craquait sous leurs pas, peu à peu laissait place à un sable terreux et gris où poussaient des plantes grasses et rampantes aux fleurs violettes. On commençait à entendre le ressac, seul bruit dans le silence immobile. Ils peinaient un peu pour arriver au sentier qui descendait doucement de la dune vers la plage, puis ils dégringolaient...

En découvrant la plage la première fois elle avait pensé : "l'endroit rêvé pour un assassinat, ensuite, pfffuit le corps à la mer! Personne n'en saurait rien! et on me retrouverait des jours plus tard à des kilomètres, bouffée par les crevettes"

Cette plage déserte s'était imposée comme un rituel dans leurs vies.

Tout avait commencé à la terrasse d'un bistrot, en ville. Ils étaient assis, chacun à sa table, profitant de la chaleur et du soleil. Ils buvaient une quelconque boisson fraîche et lisaient, chacun son livre. La circulation intense sur le boulevard et les coups de klaxon rageurs leur faisaient lever la tête de temps en temps. Pourquoi se regardèrent-ils? En tout cas, ils le firent et sourirent en découvrant qu'ils lisaient le même roman à la mode! Ils échangèrent quelques banalités polies avant de se séparer. Ils se revirent au même endroit, chacun y ayant ses habitudes. S'installa alors une complicité amusée et les rencontres fortuites se transformèrent en rendez-vous, chaque semaine. Ils se retrouvaient à la terrasse du bistrot et parlaient, parlaient, parlaient....

Comment leur vint l'idée de la plage? sans doute la lui proposa-t-il. Désormais, il l'attendait à sa descente du bus et ils partaient à la plage.

Ils ne s'embarrassaient pas de matériel de pique nique. Deux serviettes, de l'eau, des fruits des légumes crus, un peu de pain, rien qui pesât à leurs épaules.

Leur histoire débuta gauchement. Les premières fois furent faites de tâtonnements et d'hésitations. ce qui était si simple à la terrasse du bistrot s'avérait soudain terriblement difficile.

Venir à la plage sous-entendait se baigner et montrer son corps et regarder le corps de l'autre..Des corps vieillissants, plus très fermes. Ils n'étaient ni l'un ni l'autre des couvertures de magazine et le temps avait laissé ses traces.

Se montrer et regarder...Il l'aida doucement en l'entraînant très vite dans l'eau. Le corps immergé, la tête au soleil, ils purent de nouveau sourire et parler. L'eau leur servait de masque. Ils y restaient, nageant un peu, barbotant comme des enfants, s'asseyant en se laissant rouler par les vagues...mais toujours dissimulés...

Et puis, ces pudeurs inutiles s'effacèrent aussi et ils finirent par jeter leurs maillots à la mer pour rester nus au soleil.

Ils vivaient une folie, un instant. Des lézards au soleil.

Ele avait l'impression merveilleuse d'être dans une bulle de champagne, dorée et délicate, flottant dans la lumière. Une bulle où il n'y avait place que pour eux deux, à l'exacte dimension de leur plage, une bulle comme un vaisseau sidéral qui arrêtait le temps et la vie, les protégeant de l'extérieur, comme un univers miniature et lumineux.

Les rendez-vous se succédaient. Elle vivait de l'un à l'autre dans le souvenir du passé et l'attente du futur.

Cette tension l'exaltait. Elle transportait sa bulle avec elle dans son autre vie, projetant sa lumière sur son quotidien, ni triste ni fade, juste différent. Et elle ne doutait pas qu'il en fût de même pour lui.

La plage s'ouvrait vers l'ouest. Quand le soleil descendait sur l'horizon, elle se baignait de couleurs chaudes, les rochers projetaient leurs ombres plus longues, et la lumière frappait la dune en la faisant scintiller. Il était temps de rentrer.

Ils repartaient vers la voiture et vers la ville.

Il s'arrêtait près de l'arrêt de bus. Un léger baiser, au revoir, à la semaine prochaine, on s'appelle. Un signe de la main et il était parti.

Ils ne s'éternisaient pas en adieux, d'abord par prudence et puis le prochain rendez-vous était si proche! Ils s'appelaient durant la semaine sur leurs portables, s'envoyaient des messages enflammés et ils se retrouvaient. Rituellement. L'arrêt de bus, la voiture, la route, la plage, une routine délicieuse.

Un jour, elle ne vit pas sa voiture en descendant du bus. Elle ne voulut pas s'alarmer trop vite et attendit. Au bout d'une heure elle repartit. Pourquoi ne l'avait-il pas prévenue?

Elle tenta de le joindre sur son portable, lui envoya des messages de moins en moins compréhensifs. Tout semblait aboutir dans le vide. Le silence s'était installé sur la ligne.

Elle s'aperçut alors qu'elle lui avait fait une confiance aveugle, elle ne savait rien de lui et n'avait aucun moyen de le joindre autrement que par ce maudit portable désormais silencieux.

Il l'avait abandonnée. Sa bulle mordorée venait de se fracasser contre la réalité. Elle était à ses pieds, brisée, éclatée en mille morceaux que rien ne pourrait jamais recoller.

Bien que cela ne servît plus à rien, elle envoya un ultime message: SALAUD!

Cela lui procura 5 mn de contentement. ce n'était pas si mal, après tout.

Marie Célanie

La Bulle 2 (LUI)

Par Marie Célanie

Il se rongeait les ongles, adossé à sa voiture.

Il l'attendait, comme chaque semaine, près de l'arrêt de bus.

Il savait qu'elle arriverait bientôt. Elle descendrait du bus, habillée de façon... inattendue. Il ne savait jamais quelle serait sa tenue; mais même pour aller à la plage, elle aurait du rouge à lèvres. Rouge, très rouge.

Elle descendrait et le chercherait du regard et dès qu'elle le verrait elle se précipiterait en riant. Il était parfois gêné par ses manifestations en public. Et dire qu'au début, elle avait peur de tout!

Il la vit enfin. Elle portait un bermuda et un t-shirt. Mais jaunes, imprimés de grandes fleurs avec un chapeau assorti. Cela lui allait très bien, mais c'était loin d'être discret.

Ils montèrent en voiture, direction la plage.

Elle allait encore lui parler de leur bulle. Plutôt la sienne, car lui commençait sérieusement à s'en lasser, de la bulle de champagne! Et de la chance qu'ils avaient eu de se rencontrer! A leur âge! etc.etc...

Leur histoire ne devait rien au hasard. Ou presque.

Un jour, il avait remarqué cette femme, encore belle, élégante, assise à la terrasse d'un café, qui lisait un livre en sirotant un thé glacé, Il la revit plusieurs fois, toujours dans ce même café, toujours avec un livre. Elle lui plaisait.

Il cherchait comment l'aborder et crut avoir trouvé. Il soudoya le serveur pour qu'il lui fournisse les références du livre qu'elle lisait. Mais ce ne fut qu'au troisième livre que son plan marcha. Elle lisait très vite et le temps qu'il trouve le bouquin, elle en avait commencé un autre. Elle n'aurait pas pu lire un magazine, comme tout le monde! Enfin, il réussit à se procurer le roman à la mode, énorme pavé d'au moins 800 pages, qu'elle avait entamé. Il lut quelques critiques, la 4ème de couverture, le feuilleta et s'installa à une table près d'elle. Il était prêt. Il n'y avait plus qu'à attendre.

Quand elle releva la tête, distraite par le bruit de la circulation, il n'eut qu' à redresser son livre, ostensiblement, pour attirer son attention.

Ils se sourirent, amusés par la "coïncidence" et échangèrent quelques banalités. Ils se revirent et les rencontres de hasard se transformèrent en rendez-vous. Ils se retrouvaient et parlaient, parlaient, parlaient.

Tout naturellement, il lui proposa de l'emmener à la plage. C'est sur cette plage qu'il avait amené à peu près toutes les filles qu'il avait aimées depuis quarante ans. Il se souvenait des premières fois, il devait avoir 18 ans et il emmenait ses amoureuses sur sa mobylette. Quand ils arrivaient, il attachait l'antivol de l'engin à ce qu'il trouvait, mais il ne risquait pas grand-chose, déjà à cette époque, personne ne venait sur cette plage, et il retrouvait sa mobylette intacte.

Sauf une fois.

En sortant de la plage, disparue la mobylette!

Et en ces temps reculés, pas de téléphone portable, d'internet ou autre! Il fallait rentrer à pied. Il y en avait bien pour une heure. Son amoureuse du moment, fit contre mauvaise fortune bon cœur et entreprit vaillamment de marcher à ses côtés. Arrivés au parking de la plage suivante, Miracle! Cette bonne vieille mobylette était là. L'emprunteur s'était trompé de plage en la ramenant! Mais quand il voulut la faire démarrer, le moteur hoqueta puis se tut. L'emprunteur avait vidé le réservoir.

Là, son amie en eut assez et après lui avoir expliqué à quel point il était nul, elle traversa la route pour faire du stop et rentrer au plus vite en voiture.

Stoïquement, il l'écouta l'insulter pendant qu'il poussait la mobylette, péniblement, jusqu'à la station service la plus proche. Il n'avait jamais revu la fille en question et ne se souvenait plus de son prénom. Mais il n'avait jamais abandonné la plage.

La plage n'était pas bien grande. C'était une petite étendue de sable enserrée par une dune qui s'abaissait vers la mer en découvrant des rochers bas à chaque extrémité; c'était un petit monde fermé, une bulle au soleil.

Ils laissaient la voiture au bord de la route et descendaient le sentier de la dune à la plage.

Rien ne se passa comme il l'avait prévu. A sa grande surprise, elle fit preuve d'une pudeur de jeune fille, hésitant, une fois sur le sable, à se laisser aller. Il dut déployer des trésors d'imagination, l'assurer de la force de son amour, la convaincre qu'il se moquait pas mal de l'aspect de son corps et qu'il l'aimait telle qu'elle était. Plus très jeune, pas encore vielle. A bout d'arguments, il l'entraînait dans l'eau, où tout redevenait plus simple. C'est vrai qu'il l'aimait. il aimait la voir, il aimait lui parler, lui écrire des messages d'amour fou. Ces heures passées sur la plage étaient une distraction dans sa vie bien remplie. mais il ne voulait pas que cet amour détruise sa vie.

Et il commençait à s'inquiéter.

Les messages qu'elle lui envoyait étaient de plus en plus fréquents, de plus en plus amoureux et de plus en plus exigeants. Elle faisait des projets, et s'il avait , lui aussi joué à y croire, il savait qu'il n'en ferait rien: ils ne partiraient pas en week-end tous les deux, ils ne passeraient pas de nuits ensemble pour se réveiller côte à côte. Eux, ils avaient la plage. Point.

Il lui avait demandé de ne plus l'embrasser quand ils étaient en ville où ils pouvaient être reconnus. Et il avait vu son visage se fermer dans une expression de désarroi et d'incompréhension. Un voile de tristesse qu'elle chercha à cacher, et qui le dérangea un peu. Il n'aimait pas la voir triste. mais, quoi? C'était ainsi, il était un homme marié, il fallait bien qu'elle l'accepte, non?

Il utilisait un vieux téléphone à cartes pour elle et uniquement pour elle. Elle ignorait, qu'en réalité, il possédait le dernier i phone, mais il ne lui en avait pas communiqué le numéro. Ainsi, il ne risquait pas de se faire prendre. Il n'y voyait aucun mal.

Il se demandait comment mettre fin à cette histoire. Quand il partait la rejoindre, sa femme commençait à manifester son exaspération. Et il n'était pas question de la quitter, elle.

En attendant, il continuait à aller à la plage. Dès qu'ils étaient ensemble, il oubliait et passait ces quelques heurs sur un nuage, dans leur bulle.

Bien qu'il commençât à ne plus supporter les dînettes de crudités, de légumes et de pain que la situation leur imposait.

Comment faire? Il laissait faire le temps, persuadé que tout se règlerait tout seul, sans esclandre.

Les faits lui donnèrent raison. Un jour qu'il s'apprêtait à partir pour aller l'attendre, sa femme lui demanda de l'aider. Elle avait repéré un canapé dans une boutique, mais ne pouvait pas le ramener seule.

Il sauta sur l'occasion, laissa son vieux portable chez lui, éteint et ne vint pas au rendez-vous. Sans explications. Il n'avait pas le courage d'affronter les pleurs, les discussions. Voilà, c'était bien ainsi.

Elle l'appela, lui envoya des messages. Il les lisait plusieurs jours après et ne répondit plus jamais. Sa décision était prise, il ne reviendrait pas en arrière. Elle lui manquait pourtant...

Les premiers messages étaient pleins d'inquiétude et d'amour, peu à peu devant le silence persistant ils se raréfièrent et devinrent de moins en moins compréhensifs, elle était maintenant furieuse et désespérée.

Puis, après un long silence lui parvint le dernier message, il ne contenant qu'un seul mot:"Salaud"

Finalement, se dit-il, elle n'est pas si malheureuse que ça sans moi.

Et il jeta le vieux téléphone et les restes de la bulle avec.

Marie Célanie

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Lekris 21/07/2015 22:15

Deux instants de vie côte-à-côte, la femme toujours attachante et s'attachant, l'homme plus distant et s'éloignant au fil des jours. Très belle écriture pour cette jeune romancière. La chute est bien amenée et inattendue. J'attends les suites.
Bonne baignade et bon vent.
Lekris