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Publié le par Marie Célanie

LE SQUARE

Elle poussa la grille du petit square poussiéreux et qui sentait le pipi de chat. En cette fin d'après-midi, il était déjà vide. Seuls quelques pigeons se pavanaient disputant aux moineaux les miettes des goûters.

Elle n'avait jamais vu d'enfants dans le square. Peut-être venait-elle trop tard et étaient-ils déjà tous rentrés chez eux. Peut-être n'y avait-il jamais d'enfants. Sur la grille d'entrée un panneau indiquait : vélos et jeux de ballons interdits. Les enfants jouaient-ils encore? Aux billes par exemple? Passaient-ils encore des heures à créer un parcours semé d'embûches avant de commencer une compétition interminable? Peut-être ne sortaient-ils plus, attachés à leurs émissions de télé ou leurs jeux vidéos. Va savoir!

Les rues alentour étaient animées et bruyantes, succession de boutiques encore ouvertes. Ce quartier était vivant et joyeux. Elle aimait y venir faire quelques courses de temps en temps. Par comparaison, le square était un havre de silence. A cette heure-ci le soleil ne traversait plus le feuillage des grands arbres et il était plongé dans une ombre rafraîchissante. Comme toujours, elle choisit son banc et s'y assit, posant son sac de courses à sa gauche et mit ses écouteurs à ses oreilles. En réalité, elle n'écoutait rien mais signalait qu'elle ne souhaitait pas être dérangée.

Elle laissa errer son regard alentour. Elle s'installait toujours sur le même banc qui lui offrait une vue directe sur la porte de l'immeuble, de l'autre côté de la rue. Une porte banale et même un peu laide, ne se différenciant en rien de ses voisines. Elle guettait. Cela faisait maintenant plusieurs mois qu'elle venait, toujours en fin d'après-midi, attendant sur ce banc sans bien savoir quoi.

Elle laissait passer le temps, en rêvassant, attentive aux passants dans la rue. Invisible ou presque.

Elle savait que le gardien viendrait poliment la chasser " C'est l'heure, ma p'tite dame, je ferme" S'il était intrigué par sa présence, irrégulière mais fréquente, il n'en disait rien. parlait du temps, incertain, du travail, difficile, et la raccompagnait à la grille comme s'il craignait qu'elle ne se laissât enfermer pour passer la nuit dans le square.

En attendant, elle continuait à observer la rue et la porte.

Elle s'étira pour détendre son dos, prit appui plus confortablement sur le dossier du banc. Elle s'amusait de cette petite routine. Combien de temps encore viendrait-elle? Elle n'en savait rien et laissait les choses suivre leur cours.

Quand il s'arrêta pour ouvrir la porte, elle était tellement absorbé dans ses rêveries, qu'elle faillit le manquer; mais c'était bien lui. Elle reconnut son allure, sa démarche, la tête un peu penchée. Le choc ne fut pas aussi fort qu'elle ne l'avait craint. Une petite secousse. Rien de grave.

Elle se leva sans précipitation, reprit son sac de courses et sortit du square. Le gardien était invisible, il était donc encore un peu tôt. Le soleil se couchait derrière les grands immeubles qui bordaient la place, la nuit allait tomber. Elle s'installa à la terrasse de la brasserie qui faisait l'angle. Elle avait de la chance, les buveurs d'apéro partaient et les dîneurs n'étaient pas encore là.

Depuis qu'il était interdit de fumer dans les lieux publics, trouver une place en terrasse tenait du miracle. Les fumeurs refoulés des salles s'y installaient et occupaient le terrain. Mais ce jour-là, elle put s'asseoir à une table et continuer à guetter.

Elle le connaissait; Bientôt il sortirait pour acheter à manger chez l'un ou l'autre des traiteurs alentour.

Le serveur la reconnut. Comme chaque fois. Il s'approcha en souriant avec son accent italien "Bonjour Madame Charmante" Elle lui sourit, il l'avait surnommée ainsi la première fois où elle s'était installée pour dîner. "Comme d'habitude?" "oui, oui, merci"

Il revint bientôt pour dresser le couvert: un set de table en papier, un verre, un couteau à steak, une fourchette, une épaisse serviette en tissu et non en papier, une bouteille de San Pellegrino et une corbeille de pain.

Sa commande ne tarda pas trop : un hamburger et des frites maison.

"Bon appétit, Madame Charmante" "Merci"

Ce soir elle ne tenait pas à faire la conversation.

Elle leva la tête et il était là, sur le trottoir. Il ne la vit pas. Il tenait une femme par le bras. Et ce n'était ni sa femme ni sa fille.

Elle attaqua son hamburger en fermant les yeux, le savourant. La viande était rôtie à point et si juteuse qu'elle imbibait le pain croustillant et tendre. Le confit d'oignons et le ketchup maison étaient, comme toujours, délicieux. Elle mangea ses frites une à une, les trempant alternativement dans les petits bols de ketchup et de mayonnaise et ne laissa même pas une feuille de salade dans l'assiette; un délice!!!

"Terminé, Madame Charmante?" " oui, c'est terminé"

Elle laissa un gros pourboire en partant. Elle savait qu'elle ne reviendrait plus.

Et si elle pleura? Personne ne le sut.

©Marie Célanie

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Corinne Mahé 14/07/2015 17:05

bah ça commence fort Marie ! à suivre j'espère ...